ÊTES-VOUS INTRAPRENEUR ?
| Louis Jacques Filion |
(HEC Montreal) Qui sont ces missionnaires qui se comportent comme des
entrepreneurs pour transformer des organisations dont ils ne sont pas
propriétaires, qui conçoivent et réalisent des innovations, souvent à
contrecourant ? Et comment les entreprises peuvent-elles réellement en
tirer profit ?
De plus en
plus de gens sont à la recherche de défis et désirent vraiment s’engager à fond
dans ce qu’ils font, comme s’il s’agissait de leur propre entreprise.
D’ailleurs, les défis à relever se situent parmi les facteurs les plus
importants de motivation au travail. Mais qu’est-ce qui distingue réellement
les intrapreneurs ? L’étude d’une centaine d’entre eux sur une trentaine
d’années nous a amenés à développer une toile intrapreneuriale composée de huit
dimensions qui nous apparaissent comme essentielles, quel que soit le contexte.
Toutes mutuellement réciproques, les voici expliquées brièvement.
LES HUIT COMPOSANTES ESSENTIELLES DE LA
TOILE INTRAPRENEURIALE
Toutes sont
mutuellement interreliées, en commençant par l’engagement qui conduit à la
curiosité, laquelle éveille l’intérêt pour imaginer quelque chose de mieux que
ce qui existe déjà, et ainsi de suite. Il est certain que l’engagement et
l’apprentissage, très axés sur la pratique, jouent un rôle capital.
Engagement
L’engagement,
c’est le point de départ. Quiconque accomplit son travail sans s’interroger sur
la pertinence des résultats de ses actions, sur leur utilité ou sur les besoins
de l’utilisateur auxquels il s’adresse fait fausse route. Comme des
missionnaires, les intrapreneurs sont des personnes très engagées dans ce
qu’elles font. Ils ne cessent de s’interroger sur la raison d’être de ce qu’ils
accomplissent. Ils tiennent à contribuer à une valeur ajoutée. Cet engagement
marque profondément la façon selon laquelle ils abordent ce qu’ils font.
Curiosité
Tout comme
l’entrepreneur, l’intrapreneur observe, interroge la nature, le pourquoi, les
caractéristiques et les façons de faire du domaine. Cette personne innovante
s’informe, lit, s’intéresse aux nouveautés, visite des expositions
industrielles, questionne les utilisateurs des produits, évalue le pourquoi ainsi
que les conséquences de l’apparition de nouveaux produits.
Imagination
L’intuition,
la créativité et l’imagination sont des éléments capitaux dans la boîte à
outils de l’intrapreneur. Celui-ci laisse libre cours à son intuition et à
l’expression de son imagination sans se soucier du qu’en-dira-t-on. La peur du
jugement ne fait pas partie des réflexes de l’intrapreneur. Il accueille les
critiques, inévitables, comme autant de façons d’apprendre et de mieux
progresser dans l’inconnu, d’améliorer ses propositions, de peaufiner ses
apprentissages et de réduire les risques face à l’incertitude.
Conquête
Les
innovations apportées par les personnes innovantes résultent de définitions
nouvelles, souvent même de sérendipité. La valeur ajoutée de l’innovation
proposée résulte de sa capacité à définir quelque chose qui n’existait pas
auparavant. L’innovation est l’apanage de ceux qui se sentent à l’aise de
définir des contextes nouveaux et de fonctionner hors des sentiers battus. La
définition de contexte élaborée par l’intrapreneur reflète une culture de
conquérant : explorer, encore explorer pour aller sans cesse plus loin.
Facilitation
Les
intrapreneurs doivent trouver des alliés tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de
l’organisation où ils évoluent. Les habiletés politiques des intrapreneurs
dépassent généralement de beaucoup celles des entrepreneurs. La personne
innovante accomplira peu si elle arrive difficilement à trouver des alliés tant
à l’intérieur de sa propre division qu’ailleurs dans l’organisation et, si
possible, à divers niveaux hiérarchiques. Certains collaborateurs deviendront
des facilitateurs qui partagent la même vision et sont disposés eux aussi à s’engager
et à s’impliquer à fond dans le soutien de la progression des projets.
Négociation
La question
des ressources est cruciale en intrapreneuriat : ressources matérielles,
financières, technologiques, mais surtout les ressources humaines hautement
performantes dont doit s’entourer l’intrapreneur. En plus de négocier
l’obtention de ressources, l’intrapreneur doit négocier et renégocier à divers
niveaux la possibilité de donner suite à ses projets, lesquels s’éloignent
souvent des normes habituelles de l’organisation où il évolue. Tout comme
l’entrepreneur, l’intrapreneur aura aussi à négocier avec clients et
fournisseurs…
Action
Nombre
d’innovateurs ne sont pas préoccupés par la mise en œuvre de leurs idées. Ce
qui distingue l’intrapreneur de ces innovateurs est le fait que le plus
souvent, il met en place un processus non requis par sa tâche de travail; mais
il y a plus : tout comme l’entrepreneur, l’intrapreneur sait passer à
l’action. Il se concentre sur les actions qui sont nécessaires pour mener à
bien ses projets et obtenir des résultats tangibles. Au bout des résultats, la
récolte. Il est intéressant d’observer qu’un grand nombre d’innovations
consistent à rendre plus conviviale (user friendly) l’utilisation de produits
déjà existants. Dans les grandes entreprises, les innovations sont souvent
implantées graduellement. Les intrapreneurs s’intéressent aux retombées
pécuniaires de leurs innovations. Ils voient les profits comme des moyens pour
aller toujours plus loin et mieux légitimer ce qu’ils font.
Apprentissage
Cet élément
revient dans toutes les dimensions d’un processus intrapreneurial. Un
intrapreneur est une personne allumée qui ne cesse de réfléchir et d’apprendre.
Comme il est en permanence dans une activité de défrichage, ses sens doivent
demeurer en éveil. La fin d’un projet en annonce d’autres et permet
généralement d’évaluer ce qui a été accompli, d’en dégager les bons coups comme
les erreurs ou ce qui aurait pu être mieux fait, et on recommence.
Tout comme
l’entrepreneuriat, l’intrapreneuriat deviendra pour certains un métier, un
métier superposé au métier principal. Plusieurs parmi ceux qui l’ont pratiqué
n’envisagent plus occuper un emploi sans le transformer.
ENTREPRISES : À VOUS DE JOUER
Les
intrapreneurs se manifestent le plus souvent à contrecourant, risquant à chaque
journée de travail d’être congédiés pour avoir osé sortir des cadres établis.
Mais il n’est pas loin le jour où les entreprises placeront l’intrapreneuriat
comme un critère essentiel de la majorité des embauches. Certaines entreprises,
notamment dans le secteur des technologiques, ont déjà commencé à le faire.
Premier Tech
au Québec doit son passage de PME à multinationale en grande partie à l’apport
d’intrapreneurs. GE, sous la direction de Jack Welch, l’a expérimenté et a
connu un succès inégalé. Transcontinental au Québec a mis en place un programme
de soutien à l’intrapreneuriat qui a engendré un effet majeur sur sa
transformation.
Voici trois
conseils aux gestionnaires pour mieux gérer ces innovateurs au sein de leur
entreprise.
1 SAVOIR
JUSQU’OÙ ÉTIRER L’ÉLASTIQUE
La première
activité réalisée par des intrapreneurs d’expérience lorsqu’ils rejoignent les
rangs d’une nouvelle organisation consiste à identifier jusqu’où ils peuvent «
étirer l’élastique »; autrement dit, jusqu’où ils peuvent aller dans
l’introduction de changements ou encore quelles sont les limites à ne pas
franchir. Ils arrivent à établir ces frontières par des contacts et des
rencontres avec des personnes qui ont travaillé longtemps au sein de ces entreprises
et qui en connaissent bien l’histoire, le personnel et la culture.
2 COMPRENDRE
LE SYSTÈME IMMUNITAIRE
Toute
organisation a vécu des expériences marquantes. Les personnes qui les dirigent
en ont aussi vécu. Il faut savoir les identifier et les contourner. Par
exemple, il est difficile de proposer à une entreprise de procéder à une
nouvelle acquisition si la dernière réalisée a été un échec marquant. Il faut
être imaginatif et aborder le sujet de façon différente.
3 CÉLÉBRER
LES RÉUSSITES
La pratique
intrapreneuriale établira mieux sa légitimité si l’on sait faire connaître les
résultats obtenus et reconnaître les personnes qui ont permis de les réaliser.
Par Louis Jacques Filion
Professeur honoraire, Département d’entrepreneuriat
et innovation de HEC
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