XIVe Congrès national du Parti: Le "miracle" de l'économie vietnamienne et des ambitions pour 2045

 


D’un pays dévasté par la guerre, son économie a connu une croissance fulgurante, multipliée par près de 106, après près de quatre décennies de Dôi mới (1986-2024), faisant du Vietnam un moteur majeur de croissance dans la région de l’ASEAN.

Près de quatre décennies après le lancement du Dôi moi (Renouveau), le Vietnam a écrit l’une des histoires de développement économique les plus remarquables de son époque. D’un pays ravagé par la guerre, son économie a connu une expansion spectaculaire, sa taille ayant été multipliée par près de 106, faisant du Vietnam un pôle majeur de croissance au sein de l’ASEAN.

Toutefois, la concrétisation de l’ambition de devenir un pays développé à l’horizon 2045 pose désormais de redoutables défis, notamment en matière de réforme institutionnelle et de construction d’une économie véritablement indépendante et autonome.

Des cendres de la guerre à l’"étoile montante" régionale

Dressant le tableau sombre des premières années suivant la réunification, la docteure Nguyên Thi Huong, directrice générale de l’Office général des statistiques - OGS (ministère du Plan et de l’Investissement), rappelle qu’en 1975, l’économie était presque entièrement détruite, avec un PIB par habitant limité à 80 dollars.

La période de planification centralisée (1976-1985), bien qu’ayant permis une certaine reconstruction, n’a pas suffi à créer une véritable percée, le pays s’enlisant dans une profonde crise socio-économique.

Le véritable tournant historique intervient lors du VIᵉ Congrès du Parti en 1986. Les décisions révolutionnaires du Dôi moi ont ouvert la voie à une phase glorieuse de développement. La résolution du Congrès a souligné la nécessité d’un changement de paradigme, articulé autour de trois grands programmes économiques : placer l’agriculture au premier plan, développer l’industrie légère et l’artisanat, et promouvoir de manière sélective l’industrie lourde.

Ces choix stratégiques ont libéré les forces productives, en particulier dans l’agriculture. De pays en situation d’insécurité alimentaire, le Vietnam est devenu l’un des premiers exportateurs mondiaux de riz. L’adoption de la Loi sur l’investissement étranger en 1987 a par ailleurs "grand ouvert" la porte aux investissements directs étrangers (IDE), conformément au principe de diversification et de multilatéralisation des relations économiques extérieures.

Les résultats ont été quasi immédiats. Selon la directrice générale de l’OGS, la taille du PIB en 1990 était 73 fois supérieure à celle de 1986 : le secteur de l’agriculture, de la sylviculture et de la pêche a été multiplié par 74, l’industrie et la construction par 53, et les services par plus de 88. La croissance annuelle moyenne du PIB a alors atteint près de 5%.

Dans une perspective de long terme, l’élan du Dôi moi a permis de libérer les capacités productives, de mobiliser les ressources et d’instaurer une période de croissance soutenue et impressionnante. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la taille de l’économie vietnamienne est passée de 4,5 milliards de dollars en 1986 à 476,3 milliards de dollars en 2024, soit une multiplication par près de 106.

Le PIB par habitant est passé de 74 dollars à 4.700 dollars, soit un niveau plus de 63 fois supérieur. Depuis 2008, le Vietnam a officiellement quitté le groupe des pays à faible revenu. Sur la période 1987-2024, la croissance économique moyenne a atteint environ 6,67% par an, figurant parmi les plus élevées de la région et du monde, positionnant le Vietnam en tête des pays de l’ASEAN-6.

Cette dynamique s’est accompagnée d’une profonde transformation structurelle de l’économie, orientée vers l’industrialisation et la modernisation. La part de l’agriculture dans le PIB a chuté de 36,76% en 1986 à seulement 11,86% en 2024, tandis que l’industrie-construction et les services sont devenus les deux piliers majeurs, représentant respectivement 37,64% et 42,36%.

Autrefois soumis à un embargo, le Vietnam est désormais profondément intégré à l’économie mondiale, affichant l’un des taux d’ouverture les plus élevés au monde. En 2024, le volume total des échanges commerciaux est estimé à 786,29 milliards de dollars, soit 267 fois plus qu’en 1986. Au-delà des volumes, la qualité de la croissance s’est également améliorée, la contribution de la productivité globale des facteurs (PGF/TFP) dépassant 43% sur la période 2021-2024.

Réformes structurelles et nouveaux risques

Malgré ces avancées spectaculaires, le chemin à venir demeure semé d’embûches. Les experts soulignent que le modèle de croissance actuel révèle de plus en plus de limites, dans un contexte mondial instable et incertain.

Nguyên Thi Huong le reconnaît sans détour : "La structure économique du Vietnam reste relativement en retard par rapport à certains pays de la région. Si l’on considère la part de l’agriculture dans le PIB, la structure économique du Vietnam en 2023 correspond à celle de la Thaïlande en 2011, de la Malaisie en 1996 ou de la République de Corée en 1984".  Autant d’éléments qui montrent l’ampleur du chemin étant à parcourir pour rejoindre le groupe des pays à revenu intermédiaire supérieur.

De son côté, Pham Thi Thanh, maîtresse de conférences à l’Institut d’économie du Vietnam et du monde, souligne que le modèle de croissance vietnamien repose encore largement sur l’accumulation du capital et sur une main-d’œuvre à bas coût. "La productivité, l’innovation et l’intégration dans les chaînes de valeur restent faibles", observe-t-elle.

Dans le contexte actuel, ce modèle est fortement affecté par les grandes tendances mondiales. La transition verte et la transformation numérique sont irréversibles : le Vietnam dispose d’opportunités majeures pour s’y intégrer, mais se heurte à des limites en matière d’absorption technologique et à l’absence de mécanismes financiers verts efficaces.

Par ailleurs, la reconfiguration des chaînes d’approvisionnement mondiales, marquée par la logique de friend-shoring, ouvre des perspectives d’attraction des IDE. Toutefois, sans amélioration des infrastructures logistiques, du tissu entrepreneurial et du taux de contenu local, le Vietnam risque de se cantonner à un simple rôle de plateforme d’assemblage.

Dans le contexte de la rivalité technologique sino-américaine, Pham Thi Thanh insiste sur la nécessité, pour des pays comme le Vietnam, d’adopter une stratégie de "flexibilité équilibrée" et de renforcer leur autonomie technologique afin d’éviter une spirale de dépendance.

"Ces facteurs créent à la fois des opportunités et des risques. L’opportunité réside dans l’attraction d’investissements stratégiques dans les technologies de pointe ; le risque est celui du décrochage et de l’enfermement dans le piège du revenu intermédiaire si le modèle de croissance n’est pas profondément renouvelé", avertit-elle.

La route vers 2045

Conscient de ces défis, le XIIIᵉ Congrès du Parti a identifié le renouvellement du modèle de croissance et la restructuration de l’économie comme une orientation stratégique de long terme. À cette fin, plusieurs recommandations politiques ont été formulées.

Selon Pham Thành Công, de l’Institut d’économie du Vietnam et du monde, il convient de se concentrer sur plusieurs percées stratégiques : renforcer l’efficacité de la gouvernance macroéconomique, consolider les fondements de la stabilité, maîtriser l’inflation, traiter efficacement les créances douteuses et garantir la transparence du système financier et bancaire.

Il s’agit également de poursuivre les trois percées stratégiques : perfectionner les institutions de l’économie de marché à orientation socialiste, accélérer la réforme administrative, améliorer l’environnement des affaires et attirer de manière sélective des projets d’IDE à fort effet d’entraînement ; développer des infrastructures modernes et cohérentes, en priorité dans les projets nationaux structurants et les pôles économiques dynamiques ; réformer en profondeur l’éducation et la formation afin de développer des ressources humaines de haute qualité, capables de répondre aux exigences de la 4révolution industrielle.

À cela s’ajoutent la priorité donnée à la science et à la technologie comme levier essentiel de la productivité, la restructuration globale des secteurs économiques (entreprises publiques, marchés financiers, investissement public, services publics); le développement vigoureux du secteur privé pour faire émerger des groupes économiques à forte intensité technologique; le renforcement de la coopération régionale et du développement urbain durable, ainsi que l’amélioration de l’efficacité de la gestion publique en vue de bâtir un État développeur, intègre et performant.

Complétant cette analyse, Nguyên Thi Huong insiste sur l’urgence d’accélérer la modernisation des secteurs clés, en particulier les industries de haute technologie, de promouvoir les services à forte valeur ajoutée - tourisme, aviation, technologies de l’information, santé de qualité - et d’améliorer l’efficacité de l’investissement public dans les domaines où le secteur privé reste peu présent.

Elle souligne également la nécessité de créer un environnement favorable au transfert de technologies et de bâtir une stratégie de développement des ressources humaines étroitement articulée à la stratégie de développement socio-économique.

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