Davos 2026 : confirmation d'un monde fragmenté, montée des risques et silences stratégiques


YASSINE SELLAMI MEDIAS24
 Le Forum économique mondial de Davos 2026 confirme le basculement vers un capitalisme fragmenté, où les impératifs de sécurité priment sur les normes libérales. Face aux grandes puissances qui redéfinissent les règles du jeu, le Maroc affiche une solidité interne mais reste absent du débat stratégique sur la refondation de l'ordre mondial.

En octobre 2025, dans une chronique consacrée au nouvel ordre mondial multipolaire, j'avançais que le monde n'entrait pas seulement dans une phase de redistribution des puissances, mais dans une transformation plus profonde : celle d'un capitalisme fragmenté, désormais structuré par des logiques de souveraineté, de sécurité et de rivalité stratégique plutôt que par les règles universelles de la mondialisation libérale.

À peine trois mois plus tard, le Forum économique mondial de Davos ne dément pas cette lecture. Il la confirme et en révèle les implications les plus inquiétantes.

Davos comme révélateur, non comme boussole

Le thème officiel de l'édition 2026, "A Spirit of Dialogue", est en soi révélateur. Il ne s'agit plus de célébrer une convergence ou de promouvoir un consensus global, mais de maintenir le dialogue dans un monde où les normes sont contestées, les alliances fragilisées et la confiance érodée. Davos ne prétend plus fixer un cap ; il agit comme un miroir fidèle des fractures en cours.

Les discussions dominantes (géopolitique du risque, souveraineté énergétique, chaînes d'approvisionnement sécurisées, intelligence artificielle comme enjeu stratégique) témoignent d'un basculement clair : l'économie mondiale n'est plus pensée comme un espace d'optimisation, mais comme un champ de résilience et de rivalités. La logique de l'efficience cède le pas à celle de la protection.

Un diagnostic partagé : la rupture est actée

Les grandes interventions politiques ont convergé sur un point fondamental : l'ordre international issu de l'après-Guerre froide ne fonctionne plus.

Mark Carney a parlé sans détour d'une "rupture, et non d'une transition", soulignant que les puissances intermédiaires ne peuvent plus compter sur la prévisibilité des marchés ouverts ni sur des règles communes stables. Ce vocabulaire est important : une rupture implique des chocs, des discontinuités, et une reconfiguration profonde des systèmes économiques et politiques.

Emmanuel Macron a, de son côté, décrit un monde "en voie de brutalisation", marqué par une densité inédite de conflits armés, l'érosion du droit international et une compétition systémique entre les États-Unis et la Chine. Sa réponse est claire : un multilatéralisme plus efficace, mais adossé à une politique industrielle européenne protectrice et volontariste, notamment dans l'IA, le quantique et l'espace.

Le message chinois, porté par le vice-Premier ministre, a insisté sur l'absence de gagnants dans les guerres commerciales, défendant une mondialisation "imparfaite mais indispensable", tout en signalant discrètement une stratégie de rééquilibrage interne et de maintien de l'avantage industriel. Il s'agit moins de défendre l'ancien ordre que de proposer une stabilité sous leadership contrôlé.

Enfin, l'intervention de Donald Trump a confirmé une autre trajectoire : celle d'un monde traité comme une arène transactionnelle, où droits de douane, sécurité militaire et pression sur les alliés deviennent des leviers assumés de négociation. Ce n'est pas un retrait du système, mais une réécriture coercitive de ses règles.

Capitalisme fragmenté, sécurité dominante

Pris ensemble, ces discours confirment une réalité désormais difficile à contester : l'intégration économique est repolitisée, et les impératifs de sécurité — énergétique, technologique, territoriale — priment sur les normes libérales classiques. Le capitalisme ne disparaît pas ; il se décline en modèles concurrents, ajustés aux priorités stratégiques des États.

Ce que Davos 2026 n'explicite qu'à demi-mot, c'est que cette fragmentation n'est pas transitoire. Elle constitue le nouvel état du système. Et historiquement, un tel état — multipolaire, sans arbitre incontesté — s'accompagne rarement de stabilité durable.

Ce qui vient ensuite : conflits et instabilité structurée

L'un des angles morts persistants des discussions de Davos réside dans la normalisation du conflit. Plus de soixante guerres ou affrontements armés étaient en cours en 2024 ; rien n'indique une décrue prochaine. Au contraire, la combinaison de la transition énergétique, de la militarisation des technologies, de la sécurisation des routes commerciales et de la compétition pour les ressources crée un environnement propice à des conflits régionaux récurrents, souvent indirects ou hybrides.

Il faut s'attendre, dans les années à venir, à une multiplication de tensions autour des corridors énergétiques, des détroits maritimes, des infrastructures numériques et satellitaires. La guerre ne sera pas l'exception du système ; elle en deviendra l'un des modes de régulation.

Le cas marocain : solidité interne, absence stratégique

C'est dans ce contexte que l'intervention du chef du gouvernement marocain, Aziz Akhannouch, doit être analysée.

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