La remontada n'est pas un miracle, c'est une méthode
Par Nadine Tinen, Le Mondial 2026 s'est achevé sur au
moins onze retournements de situations et une finale qui en fut l'exacte
contre-épreuve. Ce que les quinze dernières minutes nous apprennent sur nos
organisations.
Dimanche
soir, au MetLife Stadium, l'Espagne a battu l'Argentine 1-0 après prolongation.
Un but de Ferran Torres à la 106e minute, seize ans après le premier sacre de
la Roja. Le rideau est tombé sur la Coupe du monde 2026.
Cette édition laisse derrière elle une signature statistique que les dirigeants feraient bien de méditer : au moins onze victoires arrachées après avoir été mené au score.
Au
moins onze fois, une équipe qui était menée au score a gagné quand même. Onze
fois, le tableau d'affichage a menti.
Il
y a là plus qu'une curiosité de statisticien. Il y a une leçon de management.
Et la finale elle-même, nous le verrons, en a livré la contre-épreuve.
1)
Deux scènes que les dirigeants devraient revoir
Le
1er juillet à Seattle, le Sénégal mène 2-0 contre la Belgique. Habib Diarra a
ouvert le score à la 25e minute, Ismaïla Sarr a doublé la mise à la 51e. À la
85e minute, les Lions de la Teranga sont en huitièmes. Tout le stade le sait,
les Belges aussi.
Puis
Romelu Lukaku — entré seulement à la mi-temps — marque de la tête à la 86e.
Youri Tielemans égalise à la 89e. Trois minutes. Le match part en prolongation,
et Tielemans transforme un penalty à la 120e+5, obtenu après sept minutes de
vérification vidéo. Belgique 3, Sénégal 2. Le Sénégal devient la première
équipe de l'histoire du Mondial éliminée en phase à élimination directe après
avoir mené de deux buts à la 85e minute.
Six
jours plus tard à Atlanta, l'Argentine vit un scénario inverse. Menée 2-0 par
l'Égypte — Yasser Ibrahim à la 15e, Mostafa Zico à la 67e — l'Albiceleste est
au bord du gouffre. Messi a déjà manqué un penalty, arrêté par un gardien
égyptien inspiré. Puis Cristian Romero reprend un centre de Messi à la 79e.
Messi égalise lui-même à la 83e. Enzo Fernández crucifie l'Égypte de la tête à
la 90e+2. Treize minutes pour renverser un match que tout le monde avait déjà
rangé.
Ces
deux scènes ont un point commun qui dépasse largement le football : rien, dans
le jeu, ne laissait présager le sursaut. Ce sont des équipes qui ont continué à
jouer leur match pendant que tout le monde — adversaires compris — avait déjà
écrit le résultat
2)
Trois leçons de leadership
Le
score à la 80e minute n'est pas le score final.
C'est
la leçon la plus évidente et la plus difficile à appliquer. Le trimestre dans
le rouge n'est pas l'exercice clos. Ce qui distingue une équipe qui craque
d'une équipe qui renverse n'est pas le talent individuel, mais la capacité
collective à rester dans l'exécution plutôt que de basculer dans la panique. Le
dirigeant qui perd un client majeur, l'entrepreneur qui voit sa trésorerie
virer, vivent exactement la bascule mentale du joueur à la 80e : la tentation
de gérer la défaite plutôt que de continuer à jouer pour gagner.
Les
remontadas se jouent depuis le banc.
Lukaku
n'était pas sur le terrain au coup d'envoi. C'est un joueur entré en cours de
match qui a changé la trajectoire. Dans une organisation, les retournements
viennent rarement du plan initial : ils viennent de la capacité à faire entrer
la bonne compétence, la bonne ressource, la bonne décision au bon moment de la
crise. Les dirigeants qui s'en sortent ne sont pas ceux qui avaient tout prévu.
Ce sont ceux qui savent réagencer leurs forces quand le plan A s'effondre.
L'énergie
de la fin vaut plus que l'intensité du début.
Ces
retournements se sont joués sur les dix ou quinze dernières minutes d'un match
qui en dure quatre-vingt-dix. Beaucoup de projets d'entreprise échouent non pas
faute d'une bonne idée de départ, mais faute de tenir la distance — précisément
au moment où la fatigue collective invite à lâcher prise. Nous chargeons nos
meilleures ressources sur le lancement. Nous laissons la fin de parcours aux
survivants.
3)
Une leçon africaine — mais pas celle qu'on croit
Il
serait tentant d'écrire que l'Afrique est le continent de la remontada. Les
faits disent autre chose, et ce qu'ils disent est plus utile.
Cette
Coupe du monde est celle de la plus forte représentation africaine de
l'histoire : dix sélections, un record rendu possible par l'élargissement à 48
équipes. Et la phase de groupes a été un succès collectif remarquable — neuf
des dix équipes se sont qualifiées pour les seizièmes de finale. Seule la
Tunisie est sortie d'entrée. Le Maroc a accroché le Brésil, le Cap-Vert a tenu
l'Espagne en échec pour sa toute première Coupe du monde, la RD Congo a résisté
au Portugal, l'Égypte a muselé la Belgique.
Puis
vint le couperet. Sur ces neufs qualifiés, deux seulement — le Maroc et
l'Égypte — ont franchi le tour suivant. Le Maroc ira jusqu'en quarts, écartant
les Pays-Bas et le Canada avant de tomber contre la France. Mais l'Afrique du
Sud, la Côte d'Ivoire, la RD Congo et le Sénégal ont perdu des matchs qu'elles
menaient. La presse continentale a fini par nommer la chose : le syndrome des
dernières minutes.
Voilà
le vrai miroir. Dans le tournoi des onze remontadas, l'Afrique s'est le plus
souvent trouvée du mauvais côté de la statistique. Non par manque de talent -
le Sénégal a inscrit dix buts, un record pour une nation africaine sur une
seule édition, et Ismaïla Sarr a égalé les quatre buts de Roger Milla en 1990.
Non par manque d'ambition, ni de préparation, ni de courage. Par déficit de
finition.
Nos
lecteurs fidèles reconnaîtront ici un thème récurrent de cette newsletter. Nous
avons écrit, il y a peu, que l'Afrique ne souffre pas d'un déficit d'idées mais
d'un déficit d'exécution: des stratégies excellentes, des plans consensuels, et
une incapacité chronique à les mener jusqu'au bout. Ce Mondial vient d'en
offrir la démonstration en quatre-vingt-dix minutes, retransmise en mondovision.
Mener
2-0 à la 85e minute et sortir du tournoi : c'est exactement ce que fait un
continent qui conçoit d'excellents plans décennaux et n'en réalise jamais la
seconde moitié.
La
bonne nouvelle est que le diagnostic est précis. Et un diagnostic précis se
soigne.
4)
La contre-épreuve : ce que la finale a montré
Il
fallait bien que ce tournoi, si généreux en retournements, s'achève sur la
démonstration inverse. Elle mérite d'être regardée en face.
Dimanche
soir, l'Argentine n'a pas joué la finale. Championne du monde en titre, emmenée
par un Messi deuxième meilleur buteur du tournoi avec huit réalisations, elle a
choisi de se cadenasser face à une Espagne dominatrice. Le fait le plus
troublant de cette rencontre n'est pas la défaite : A la 80e minute,
l’Albiceleste n’avait toujours pas tenté la moindre frappe, cadrée ou non. Ses
deux seules tentatives du match sont venues après avoir encaissé le but de
Ferran Torres à la 106e.
Relisons
cela lentement, parce que c'est un diagnostic d'entreprise déguisé en fait de
match. Voilà une équipe qui, douze jours plus tôt à Atlanta, avait offert la
plus belle remontada du tournoi. Elle savait renverser. Elle en avait la
mémoire dans les jambes. Et pourtant elle a attendu d'être menée pour commencer
à jouer.
C'est
le syndrome le plus coûteux du monde des organisations, et il n'a pas de nom.
Ce n'est ni la panique ni l'incompétence : c'est l'attente. La conviction que
l'on peut garder ses cartouches, temporiser, gérer, et sortir le grand jeu
quand la situation l'exigera vraiment. Mais à la 106e minute d'une finale, il
ne reste plus assez de minutes pour être excellent.
Combien
de comités de direction fonctionnent ainsi ? On conserve la trésorerie, on
diffère l'investissement commercial, on repousse le recrutement structurant, on
attend « d'y voir plus clair ». Puis le concurrent marque. Et l'on se met enfin
à jouer – lorsqu’il nous reste quatorze minutes au chronomètre.
5)
Ce que les équipes dans les organisations peuvent en faire
Passons
du constat à la pratique. Voici huit dispositifs concrets, transposables
immédiatement dans une entreprise, une direction, un cabinet, dans toute
organisation.
1.
Séparer le constat du verdict. Instituez une règle de revue
de projet : on décrit la situation, on n'énonce jamais la conclusion. « Nous
avons perdu 40 % du pipeline » est un constat. «L'année est fichue» est un
verdict - et un verdict prononcé à la 80e minute est une prophétie
auto-réalisatrice. Interdisez-le à voix haute en réunion.
2.
Cartographier votre banc de touche. Faites l'exercice une fois par
an : qui, dans l'organisation, n'est pas en première ligne mais pourrait
changer une trajectoire s'il y entrait? Quelle compétence dort dans une autre
direction ? Quel partenaire externe peut être mobilisé en 48 heures ? Une
remontada n'est possible que si le banc de touche a été préparé avant le match.
3.
Sur-allouer sur le dernier quart, pas sur le premier. Renversez votre logique
d'affectation. Prévoyez explicitement une réserve - de budget, de temps,
d'attention managériale - mobilisable dans les 20% finaux d'un projet. C'est là
que se perdent les dossiers, pas au lancement.
4.
Installer le rituel des 90 secondes. Après un choc - perte d'un
appel d'offres, départ d'un cadre clé, redressement fiscal - accordez-vous un
temps de sidération borné, puis passez immédiatement à la question opératoire :
« Quelle est la prochaine action, par qui, pour quand?» Les équipes qui
renversent ne sont pas celles qui ne ressentent rien. Ce sont celles qui
rejouent vite.
5.
Protéger le droit à l'erreur individuelle. Messi a manqué un penalty
avant de marquer le but de l'égalisation. Dans une équipe où l'erreur se paie
publiquement, plus personne ne prend la responsabilité du geste décisif à la 83e
minute. La tolérance à l'échec ponctuel n'est pas de la complaisance : c'est
une condition technique de la remontada.
6.
Faire des points d'étape à mi-parcours, pas à la fin. La mi-temps existe pour une
raison. Un projet annuel sans revue formelle au sixième mois est un projet dont
personne ne changera le cours. Et c'est précisément à la mi-temps que Lukaku
est entré lors du match Sénégal-Belgique.
7.
Célébrer les achèvements, pas les lancements. Regardez ce que votre
organisation fête. Si vos rituels honorent les signatures, les kick-off et les
annonces, vous avez, sans le vouloir, construit une culture du démarrage.
Déplacez la célébration vers la livraison.
8.
Traquer l'attente déguisée en prudence. C'est la leçon de la finale.
Passez en revue vos décisions différées et posez, pour chacune, une seule
question : «qu'est-ce que j'attends exactement, et à quelle date cette attente
devient-elle une décision de ne pas agir ? » Une décision reportée sans
échéance de réexamen n'est pas de la prudence. C'est un renoncement qui n'a pas
encore dit son nom.
6)
Et vous ? Le corps du dirigeant
Il
reste une dimension dont nous parlons trop peu dans les cercles de direction
africains, et qu'un tournoi de football rend difficile à ignorer : ces
retournements ont été accomplis par des corps entraînés.
À
la 85e minute, ce qui manque à un joueur n'est pas la motivation. C'est
l'oxygène. Or ce que l'on appelle pudiquement le mindset - la lucidité sous
pression, la capacité à décider quand tout se dérobe, le refus de la sidération
- n'est pas seulement une affaire de caractère. C'est aussi, très concrètement,
une affaire de physiologie.
La
condition physique du dirigeant et des collaborateurs est un actif de
l'entreprise. Ce n'est pas un sujet de
bien-être périphérique. C'est un déterminant direct de la qualité des décisions
prises en situation dégradée - c'est-à-dire, dans la vie réelle d'une
organisation africaine, la moitié du temps.
Permettez-nous
de proposer quelques principes, sans dogmatisme : Lire la suite ICI
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