Jim Adams (ex Deputy CTO de la NASA) : « L'Afrique ne peut pas se permettre d’ignorer les bénéfices de l'industrie spatiale »
(Togo First) - Il a vu partir Curiosity vers Mars et New Horizons vers Pluton. 25 ans à la NASA, plus de 30 missions, 1,5 milliard $ de budget annuel entre les mains. Aujourd'hui retraité et consultant, W. James "Jim" Adams était à Lomé fin juillet pour la 2e édition du Space Forum Africa. Et l'ancien haut responsable américain n'y est pas venu flatter les ambitions du continent.
Copier le modèle contractuel de Washington ? Une erreur coûteuse. Construire un pas de tir africain ? Pas tout de suite. Acheter des satellites étrangers, comme le fait le Maroc ? Oui, mais à une condition, celle qui a fait du Japon une puissance spatiale. Entretien sans langue de bois.
Agence Ecofin : Vous avez géré un budget annuel d'environ 1,5 milliard USD à la division des sciences planétaires de la NASA. Aux USA, l'agence publique a longtemps été le premier client des fournisseurs privés. Qu'est-ce que cette commande prévisible a concrètement permis à ces entreprises, et un État africain peut-il reproduire ce mécanisme à son échelle budgétaire ?
James Adams : Parce que la demande publique était prévisible, les fournisseurs privés ont pu investir dans des équipements spécialisés, des installations et des équipes qualifiées qu'ils n'auraient jamais financés sur la seule perspective d'un marché commercial, tant le risque était élevé. Le problème est venu ensuite. Une fois la pratique installée, il est devenu difficile d'échapper aux contrats à coûts remboursables, où l'État prend en charge les dépenses réelles du fournisseur, quel qu'en soit le montant. Le risque bascule alors presque entièrement du côté public.
Cela a fini par créer des réflexes des deux côtés. L'administration exigeait que ses spécifications soient respectées à la lettre, sans considération de prix ni de calendrier. Les industriels, eux, savaient que la facture serait honorée. Le résultat, ce sont des coûts qui dérivent, des programmes qui prennent du retard, et une créativité qui s'étiole.
Un État africain peut évidemment tenter la même chose à son échelle. Mais il serait bien plus avisé de bâtir son propre modèle de contrat, qui répartisse volontairement le risque entre le donneur d'ordre et le fournisseur, plutôt que de reprendre une formule dont nous avons mesuré le coût et les contraintes.
Je ne dirais pas à l'Afrique de renoncer au lancement. Je le placerais en deuxième phase.
AE : Dans la chaîne de valeur spatiale, du lancement à la fabrication de satellites, du segment sol à l'exploitation des données, où l'Afrique dispose-t-elle d'un avantage réel plutôt que d'une ambition ? Et quel segment lui conseilleriez-vous d'abandonner ?
JJA : L'Afrique n'a pas seulement des ambitions, elle a déjà des atouts sur plusieurs maillons : les télécommunications par satellite, la fabrication, une main-d'œuvre qualifiée, l'analyse de données, et une inventivité qui ne demande qu'à être employée. Tout dépend maintenant de la manière d'entrer dans l'écosystème. Il faut y aller de façon délibérée et ordonnée, pour que ces capacités changent d'échelle et produisent de la valeur.
Je ne dirais pas au continent de renoncer au lancement. Je le placerais en deuxième phase. Les pas de tir et les lanceurs sont techniquement complexes, très gourmands en capital, et ne pardonnent aucune erreur. Consolider d'abord les forces existantes, c'est se donner les moyens d'y venir plus tard dans de bonnes conditions.
L'erreur serait de vouloir tout mener de front, ou de vouloir le faire seul.
AE : Le Togo n'a pas de satellite national, et dispose d'un budget spatial marginal. Pour un pays dans cette situation, quel est le premier investissement qui a un sens économique : le segment sol, la formation, l'accès aux données existantes ? Et lequel serait une erreur ?
JJA : Pour un pays comme le Togo, la combinaison qui s'impose, c'est quelques petits satellites de type CubeSat et une station sol de base. Cela apporte des résultats rapides et vérifiables : on opère, on reçoit ses propres données. Ces données servent ensuite immédiatement à démontrer l'utilité de la démarche auprès de la population. C'est ainsi qu'une activité spatiale, qui reste une abstraction pour beaucoup, devient un résultat que les gens constatent.
L'erreur serait de vouloir tout mener de front, ou de vouloir le faire seul. L'espace est un métier difficile. Des milliers de professionnels expérimentés, partout dans le monde, sont prêts à aider. Encore faut-il le leur demander.
Les États africains n'ont aucune raison d'attendre d'avoir leur propre constellation d'observation. Rien ne justifie d'attendre.
AE : Vous avez travaillé sur Landsat, sur Aura, sur l'observation de la terre. Que montrent aujourd'hui ces données sur le continent africain, que les Africains eux-mêmes ne voient pas encore, faute d'accès ou de capacité de traitement ?
JA : Les technologies et les usages de l'observation de la Terre évoluent sans cesse. Ce que ces données peuvent réellement apporter à la décision publique africaine n'est sans doute pas encore mesuré à sa juste valeur. Ce que l'on sait déjà, c'est que la prévision météorologique fiable, l'analyse du changement climatique et l'évaluation des ressources et des infrastructures sont des domaines où l'Afrique gagne concrètement à s'impliquer davantage dans l'écosystème spatial mondial.
Un point mérite d'être souligné : les États africains n'ont aucune raison d'attendre d'avoir leur propre constellation d'observation. Les données produites par d'autres sont déjà accessibles. Elles sont peut-être moins ajustées à des besoins locaux précis, mais elles permettent dès aujourd'hui d'éclairer des décisions. Rien ne justifie d'attendre.
Le Japon a acheté des satellites américains, mais en plaçant ses propres ingénieurs au cœur des revues de conception des fournisseurs.
AE : Les budgets spatiaux publics africains atteignent 828 millions USD en 2026, mais la plus grosse ligne du continent est un contrat marocain d'acquisition de satellites étrangers. Acheter du matériel conçu ailleurs construit-il une industrie ou une dépendance ?
JJA : Acheter à l'étranger peut être un levier de transformation, et pas seulement un facteur de dépendance, à condition d'en faire une stratégie d'apprentissage assumée. Le Japon a procédé ainsi à la fin des années 1970. Il a acheté des satellites américains, mais en plaçant ses propres ingénieurs au cœur des revues de conception des fournisseurs, où ils ont capté le savoir-faire. Il est ensuite passé à des achats sous forme de kits, de manière à réaliser lui-même l'assemblage, l'intégration et les essais.
Le pays a fini par détenir les connaissances et les compétences nécessaires pour se passer de partenaires. Cette montée en puissance méthodique a fait du Japon l'un des grands acteurs spatiaux d'aujourd'hui.
SpaceX a employé une logique voisine à ses débuts, en sous-traitant ce qu'elle ne savait pas encore produire, pour tenir ses délais, tout en rapatriant rapidement ces compétences en interne. L'entreprise a ainsi contenu ses coûts et gardé la maîtrise de la qualité et du risque. Les programmes africains peuvent adapter cette approche pour convertir des achats extérieurs en capacité industrielle durable.
C'est un investissement de long terme, un pari de vision : une décennie, souvent davantage.
AE : Que répondriez-vous à un ministre des Finances ouest-africain qui doit justifier une ligne spatiale devant un Parlement, face à des besoins de santé et d'éducation non couverts ? Sur quel horizon un tel investissement se rembourse-t-il, et par quel canal ?
JJA : Je lui dirais que la région ne peut pas se permettre de passer à côté de ce que l'industrie spatiale apporte, et qu'avec des moyens limités, on peut commencer modestement en s'appuyant sur la créativité et les compétences déjà disponibles sur le continent. Concrètement, cela veut dire construire une stratégie spatiale qui s'appuie largement sur l'initiative commerciale, examiner sérieusement ce que propose le secteur privé, ou encore lancer des concours dotés de prix sur des problèmes précis, comme la cartographie de l'étalement urbain depuis l'espace. Lire la suite ICI
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