Pas de transformation sans vérité: quand la bienveillance empêche le changement


On associe volontiers le changement à l’écoute, à l’empathie et à la bienveillance. Mais lorsqu’elles conduisent à accepter sans les questionner les explications qui justifient l’inaction, ces qualités deviennent contre-productives. Se transformer suppose aussi de pouvoir regarder la réalité en face et de se dire la vérité.

Lorsqu’une organisation cherche à changer, ceux qui l’accompagnent sont naturellement incités à faire preuve d’écoute et d’empathie. Il faut comprendre les contraintes, respecter les gens, tenir compte de l’histoire et de la culture. Tout cela est compréhensible. Mais cette attitude peut facilement glisser vers la complaisance : à force de vouloir respecter les gens, on finit par ne plus leur dire ce que l’on pense réellement de leurs explications.

C’est un problème parce que l’une des principales difficultés du changement tient précisément à notre capacité à rationaliser l’existant. Lorsqu’une organisation ne change pas, les raisons ne manquent jamais : notre métier est particulier, nos clients sont différents, la direction ne nous laissera pas faire, nous avons déjà essayé, ce n’est pas dans notre culture, nous n’avons pas les moyens ou ce n’est pas le bon moment. Chacune de ces raisons peut être valable. Mais leur accumulation peut aussi former un système cohérent qui permet de conclure qu’aucune action n’est possible. Le récit transforme alors une situation difficile en fatalité qui rationalise l’impuissance.

Dénoncer le bluff

Le sociologue militant Saul Alinsky en donne une illustration intéressante. Dans son ouvrage Rules for Radicals, il relate sa rencontre quelques années plus tôt au Canada avec des responsables indiens autochtones qui lui demandent comment mieux défendre leurs intérêts. Il leur suggère de se réunir, au-delà des lignes tribales, pour s’organiser. Cela entraîne la conversation qui suit :

Les Indiens : Nous ne pouvons pas nous organiser.
Alinsky : Pourquoi pas ?
Les Indiens : Parce que c’est la façon de faire de l’homme blanc.
Alinsky (qui décide de laisser passer cette affirmation bien qu’elle soit manifestement fausse, puisque l’humanité, depuis des temps immémoriaux, s’est toujours organisée, quelle que soit sa race ou sa couleur, chaque fois qu’elle a voulu apporter un changement) : Je ne comprends pas.
Les Indiens : Eh bien, tu vois, si nous nous organisons, cela signifie sortir et se battre comme tu nous dis de le faire et cela signifierait que nous serions corrompus par la culture de l’homme blanc et que nous perdrions nos propres valeurs.
Alinsky : Quelles sont ces valeurs que vous perdriez ?
Les Indiens : Eh bien, il y a toutes sortes de valeurs.
Alinsky : Comme quoi ?
Les Indiens : Eh bien, il y a la pêche créative.
Alinsky : Qu’est-ce que tu veux dire, la pêche créative ?
Les Indiens : La pêche créative.
Alinsky : J’ai entendu la première fois. C’est quoi cette pêche créative ?
Les Indiens : Eh bien, tu vois, quand vous sortez et pêchez, vous sortez et pêchez, n’est-ce pas ?
Alinsky : Oui, je suppose que oui.
Les Indiens : Eh bien, tu vois, quand nous allons pêcher, nous pêchons de façon créative.
Alinsky : Oui. C’est la troisième fois que tu me dis ça. C’est quoi cette pêche créative ?
Les Indiens : Eh bien, pour commencer, quand nous allons pêcher, nous nous éloignons de tout. Nous nous éloignons dans les bois.
Alinsky : Eh bien, les Blancs ne vont pas exactement pêcher à Times Square, tu sais.
Les Indiens : Oui, mais c’est différent pour nous. Quand nous sortons, nous sommes sur l’eau et vous pouvez entendre le clapotis des vagues sur le fond du canoë, et les oiseaux dans les arbres et le bruissement des feuilles, et – tu vois ce que je veux dire ?
Alinsky : Non, je ne vois pas ce que tu veux dire. De plus, je pense que ce discours est juste un tas de merde (sic). Est-ce que tu y crois toi-même ?

La brutalité de la formule est évidemment choquante. Mais Alinsky explique qu’elle est délibérée. S’il avait répondu poliment qu’il comprenait leur point de vue, la discussion aurait pu continuer indéfiniment. Il aurait accepté d’entrer dans le jeu de la rationalisation au lieu de la mettre en cause et d’en dénoncer le bluff.

L’épisode ne s’arrête pas là. Lorsqu’un film montrant cet échange est projeté devant des travailleurs sociaux et certains des Indiens, les premiers sont très mal à l’aise devant la façon dont Alinsky s’est adressé au groupe. L’un des Indiens explique en revanche qu’Alinsky a été le premier à leur parler véritablement d’égal à égal. Les travailleurs sociaux prenaient toujours des précautions, acquiesçaient et évitaient la confrontation. Pour lui, c’était précisément cette attitude qui était condescendante.

Trois leçons sur le changement

Cet épisode offre au moins trois leçons sur le changement. La première est que ce n’est pas faire preuve de respect envers un groupe que d’accepter ses rationalisations par gentillesse. C’est de la complaisance. Si des gens vous servent un discours bidon pour justifier leur passivité et leur statut de victime, la meilleure façon de les respecter est de dénoncer ce discours pour ce qu’il est, c’est-à-dire une rationalisation confortable de leur impuissance. Traitez-les comme des adultes.

La seconde leçon concerne ceux qui veulent rendre le monde meilleur. Il ne fait aucun doute que les travailleurs sociaux canadiens veulent le bien des Indiens, mais ils agissent avec le mauvais modèle mental. Celui-ci est contre-productif : il définit les Indiens comme des victimes et alimente la mauvaise conscience de celui qui est témoin de leur souffrance. En essayant d’être gentils, les travailleurs sociaux les enferment dans leur situation. C’est la tragédie des acteurs du changement, qu’ils soient politiques ou qu’ils agissent au sein des entreprises : leur complexe de supériorité finit par bloquer leur action, et donc faire perdurer les situations qu’ils cherchent à améliorer.

La troisième leçon est que les premiers responsables du blocage sont bien sûr les membres du groupe eux-mêmes. Ce sont eux qui s’enferment, se complaisent dans leur rôle de victime, et eux seuls peuvent sortir de cet enfermement. S’ils n’y arrivent pas, l’unique devoir de ceux qui les accompagnent est de les aider à reprendre leurs responsabilités en leur disant la vérité. Il demande du courage, parce qu’il est bien plus facile d’être complaisant en évitant les discussions difficiles. Lire la suite ICI

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