Questionner ses modèles : la leçon de l’art contemporain pour le management en incertitude
Dans un monde de changement et d’incertitude, les modèles sur lesquels l’organisation a bâti sa réussite deviennent obsolètes rapidement. La capacité à les faire évoluer devient primordiale pour le management. Mais pour cela il faut commencer par les identifier. Or c’est difficile car avec les années, ils sont devenus invisibles. C’est d’ailleurs la condition de leur efficacité. Comment faire? De façon inattendue, l’art contemporain, dont la contestation des modèles forme le cœur du paradigme, offre une piste intéressante.
En novembre 2024, une banane scotchée à un mur avec du ruban adhésif argenté a été adjugée 5,2 millions de dollars chez Sotheby’s à New York. L’œuvre, Comedian, de Maurizio Cattelan, avait été présentée cinq ans plus tôt à Art Basel Miami. La banane, elle, avait été achetée le matin de la vente pour 35 centimes chez un marchand de fruits du quartier. Comme elle pourrit, l’acheteur a reçu avec elle un certificat d’authenticité et un protocole expliquant comment la remplacer. Ce qui s’est vendu n’était pas le fruit. Mais si on remplace la banane, est-ce toujours la même œuvre?
Pour les néophytes, dont je fais partie, l’art contemporain ressemble à une succession de caprices d’enfants gâtés. Des œuvres ridicules, absurdes, qui ont l’air de n’exister que pour contester un cadre par principe ; beaucoup de bruit pour pas grand-chose, une grande escroquerie intellectuelle. Un petit groupe d’allumés qui déconne entre soi. Mais j’ai changé d’avis à la lecture d’un ouvrage remarquable, Le Paradigme de l’art contemporain, de la sociologue Nathalie Heinich. Dans une prose très simple, elle réussit à montrer qu’il s’agit d’autre chose. Elle propose de le lire non comme un art raté ou dévoyé, mais comme un paradigme distinct, avec sa cohérence propre. Ce paradigme a un principe : le questionnement systématique des modèles.
Questionnement systématique des modèles
Systématique est ici le mot juste, car la liste de ce qui est questionné est longue et méthodique. L’art classique demandait à l’œuvre d’être conforme à des canons hérités ; l’art moderne lui demandait d’exprimer l’intériorité de celui qui la fait. Dans les deux cas, l’essentiel restait en place : une œuvre est un objet, fabriqué de la main d’un artiste, destiné à durer, exposé dans un lieu prévu pour cela, devant un public qui regarde. Le moderne rompt avec les canons, mais à l’intérieur de ce cadre. L’art contemporain déplace le cadre lui-même, point par point. L’œuvre n’est plus nécessairement un objet : elle peut être une proposition, un protocole, un geste, quelque chose de périssable ou de remplaçable. L’exécution n’est plus le fait de l’artiste, qui délègue, achète ou prescrit ; ce qui fait l’œuvre est l’intention et sa validation, non le savoir-faire. Le musée cesse d’être le lieu obligé, et se retrouve chargé de conserver ce qui a parfois été conçu pour disparaître (une banane) ou tomber en panne (un néon). La propriété change de nature, puisqu’on acquiert parfois un certificat et un mode d’emploi plutôt qu’une chose. Le public n’est plus un spectateur mais un participant, dont la réaction, y compris l’indignation, appartient à l’œuvre. L’espace et le temps deviennent à leur tour des variables, l’œuvre pouvant n’exister que le temps d’une performance ou que dans le site qui l’accueille. Le critère d’appréciation lui-même se déplace : ni l’élévation spirituelle du classique, ni l’émotion esthétique du moderne, mais la sensation et le commentaire qu’elle suscite.
Heinich décrit un mécanisme qu’elle appelle le triple jeu : les artistes transgressent les frontières admises, les publics réagissent, et les institutions comme les musées et le marché intègrent la transgression. De cette intégration naît ce qu’elle nomme le paradoxe permissif. En accueillant d’emblée ce qui est conçu pour la contester, voire en le suscitant et en le finançant, ces institutions désamorcent la transgression et élargissent la frontière, si bien que l’artiste qui veut rester dans le jeu doit aller toujours plus loin, dans une fuite en avant. La contestation cesse alors d’être un événement pour devenir une obligation. Elle devient la règle.
Il serait donc tentant de tirer de tout cela une invitation à imiter les artistes : casser les cadres, transgresser, se réinventer en permanence. Ce serait passer à côté de ce que montre Heinich, puisque c’est exactement ce que le paradoxe permissif transforme en nouvelle conformité, d’autant plus contraignante qu’elle se vit comme un anticonformisme. L’art contemporain porte donc sa propre limite, ce qui semble justifier, in fine, le sentiment du néophyte de sa vacuité fondamentale. Il est en revanche un remarquable terrain d’entraînement du regard, parce qu’il cherche systématiquement à rendre visibles des cadres que personne ne pensait à formuler tant qu’ils tenaient. Il a fallu qu’une banane soit scotchée à un mur pour qu’on s’aperçoive qu’on tenait pour évident qu’une œuvre est un objet durable, fabriqué par une main, exposé dans un lieu prévu pour cela. Après la banane, ce n’est plus évident.
Leçon pour le management
C’est précisément en cela qu’il est intéressant pour le management. La plupart des décisions se prennent à l’intérieur d’un cadre hérité du passé que personne ne discute, les modèles historiques : la définition du marché, celle du client, celle du produit, les règles implicites du secteur, la manière dont on mesure la performance. Tant que l’environnement est stable, ce cadre est un actif; il évite d’avoir à tout rediscuter en permanence. En période de rupture, cependant, il devient le principal facteur d’aveuglement, et il l’est d’autant plus qu’il ne se présente jamais comme une hypothèse consciente, mais comme la réalité elle-même. La plupart des échecs d’innovation ne viennent pas d’un défaut d’idées ; ils viennent de bonnes idées évaluées avec les critères du modèle précédent. De même, la plupart des aveuglements stratégiques ne viennent pas d’un manque d’information, mais d’un cadre devenu obsolète sans qu’on en ait conscience. Lire la suite ICI
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