Peut-on encore être ambitieux dans un monde incertain?


(P
hilippe Silberzahn) Nous vivons dans une époque d’incertitude. Climat, géopolitique, mutations technologiques : l’avenir semble opaque. Face à ce brouillard, beaucoup renoncent à se projeter. Toute ambition semble impossible. Pourquoi viser haut quand tout peut basculer demain ? Cette résignation repose sur un double malentendu : sur ce qu’est l’incertitude et sur ce qu’est l’ambition.

Premier malentendu: l’incertitude c’est nouveau

Le premier malentendu est de croire que l’incertitude c’est nouveau. Nous imaginons que nos parents ou grands-parents évoluaient dans un monde stable et prévisible. C’est faux. En 1977, l’économiste John Kenneth Galbraith écrivait un ouvrage intitulé Le temps des incertitudes! Chaque génération a affronté ses bouleversements : guerres, crises économiques, révolutions technologiques, troubles politiques, épidémies. La différence ? Ils ne vivaient pas sous le flux permanent d’informations alarmistes. Le sentiment d’incertitude est sans doute amplifié, mais pas l’incertitude elle-même.

Cette nostalgie d’un monde certain, qui n’a jamais existé, nous paralyse. Nous attendons un retour à la normale qui ne viendra pas. Pire, nous confondons incertitude et impuissance. Ne pas être capable de prédire ce qui arrivera ne signifie pas qu’on ne peut pas avancer ni rien construire. Entre certitude et chaos, il existe un vaste espace pour notre action.

L’ambition mal comprise

Le second malentendu vient de notre conception de l’ambition. Nous la réduisons souvent à un objectif difficile, lointain et précis : devenir un grand avocat, acheter une maison dans cinq ans, créer une entreprise qui vaudra des millions, accomplir un exploit sportif, être admis dans une très bonne école. Cette vision prédictive est étroite.

L’ambition peut prendre d’autres formes que celle d’un but difficile qu’on se fixe. Elle peut être l’exigence d’excellence dans son métier, quel qu’il soit. Elle peut être la volonté d’avoir un impact positif, sans savoir exactement quelle forme cela prendra. Elle peut être le désir d’apprendre continuellement, de repousser ses limites personnelles, comme l’artisan ou le musicien qui améliore son geste chaque jour. Elle peut être de travailler avec quelqu’un qu’on admire et qu’on respecte. Elle peut être de créer quelque chose, de rester libre ou encore de vivre selon des préceptes exigeants que l’on s’est fixés. L’ambition n’est pas seulement une destination. C’est aussi un progrès ou une manière d’être, que chacun définit à sa façon.

Cette forme non prédictive de l’ambition s’applique aussi dans le monde de l’entreprise. Pour ne prendre qu’un exemple, le programme de qualité totale de Toyota est né dans les années 60 de l’idée que la qualité réduisait le gaspillage et donc augmentait la performance. Il s’agissait d’un programme extrêmement ambitieux dans son principe – mettre la qualité au cœur de l’entreprise, à tous les niveaux – et donc repenser toute la stratégie de fabrication de l’entreprise. Pourtant, Toyota n’avait aucune idée précise de l’état final visé. C’est la démarche qui représentait l’ambition, celle de toujours progresser. Toyota n’a pas eu besoin de définir sa vision du futur de l’industrie automobile. D’ailleurs, au début des années 60, l’idée qu’un constructeur auto japonais puisse devenir un géant mondial était proprement ridicule.

Agir malgré l’incertitude

Comment concrètement être ambitieux dans un monde que l’on ne peut pas prédire?

D’abord, identifier ce que nous pouvons contrôler. L’économie mondiale nous échappe, mais la capacité à acquérir une nouvelle compétence ne dépend que de nous. Les révolutions technologiques nous dépassent, mais pas notre possibilité de rester curieux et d’apprendre. Distinguer notre cercle d’influence du reste réduit le sentiment d’impuissance.

Ensuite, créer des options. Des options, ce sont comme des ingrédients que l’on achète et avec lesquels on remplit son frigo, sans nécessairement savoir à l’avance ce qu’on cuisinera. L’ambition optionnelle construit des possibilités croissantes plutôt qu’un plan unique. Elle accumule compétences, relations, expériences qui ouvrent des possibilités. Quand une opportunité surgit, on est prêt à la saisir. C’est aujourd’hui une très bonne approche dans ses études et dans sa vie professionnelle.

Ensuite, viser des petites victoires. Plutôt qu’un grand pari irréversible, avancer par itérations, ces petites tentatives qu’on peut abandonner sans coût élevé si elles échouent, mais sur lesquelles on peut capitaliser si elles réussissent. Tester, apprendre, ajuster. L’ambition n’exige pas de brûler ses vaisseaux mais d’être capable de toujours progresser.

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