La tournée européenne de Narendra Modi : entre accord historique Union européenne - Inde et diplomatie bilatérale

© Lina Selg / AFP / Le Premier ministre indien Narendra Modi (à gauche) et le Premier ministre néerlandais Rob Jetten se serrent la main lors d’une table ronde réunissant des chefs d’entreprise sur les relations économiques, organisée dans le cadre de la visite officielle du

(RTBF.BE) Alors que les tensions commerciales mondiales s’intensifient sous la nouvelle présidence de Donald Trump aux États-Unis, le Premier ministre indien Narendra Modi effectue une tournée stratégique en Europe. Le Premier ministre a commencé par se rendre aux Pays-Bas, puis s’est rendu successivement en Suède et en Norvège. Alors qu’il se prépare pour sa dernière étape en Italie, le dirigeant indien cherche à renforcer les liens avec l’Europe après la conclusion d’un accord de libre-échange historique avec l’Union européenne. Cette visite s’inscrit dans une double approche : la finalisation d’un accord commercial de grande envergure avec Bruxelles et la signature de partenariats bilatéraux concrets avec des capitales clefs.

Accord UE-Inde qualifié de "mère de tous les accords"

Au cœur de cette tournée se trouve l’accord de libre-échange signé en janvier 2026 entre l’UE et l’Inde, qu’Ursula von der Leyen a qualifié de "mère de tous les accords". Après près de 20 ans de négociations, ce pacte crée une zone de libre-échange couvrant deux milliards de personnes.

L’urgence de finaliser cet accord était motivée par la pression tarifaire exercée par les États-Unis, Donald Trump ayant imposé des droits de douane de 50% sur les produits indiens en raison des liens énergétiques entre New Delhi et Moscou. "Du point de vue de Bruxelles, il est devenu clair pour l’Union européenne qu’elle devait utiliser le commerce comme un instrument géopolitique plus affûté. Cela ne peut pas se limiter à des règles bureaucratiques. C’est la pression politique qui a fait la différence", explique Garima Mohan, chercheuse principale au German Marshall Fund et responsable des relations entre l’Europe et l’Inde.

La bière et le chocolat belges concernés

Pour l’Europe, et plus particulièrement pour la Belgique, les enjeux sont considérables. L’Inde, qui sera bientôt la quatrième économie mondiale, s’est engagée à réduire ou à supprimer les droits de douane sur 96,6% des exportations européennes. Les secteurs belges, notamment ceux du chocolat, de la bière, des produits pharmaceutiques et des produits chimiques, bénéficieront d’un avantage concurrentiel décisif, avec une suppression progressive des droits de douane pouvant atteindre 50% pour les produits agroalimentaires et 44% pour les machines-outils. Les exportations européennes vers l’Inde devraient ainsi doubler d’ici 2032, générant des économies tarifaires estimées à 4 milliards d’euros par an.

Toutefois, l’accord ne se limite pas aux échanges de marchandises. Il prévoit un accès préférentiel au marché indien pour les services, notamment les services financiers et maritimes, et renforce la protection de la propriété intellectuelle et des indications géographiques.

Des points sensibles subsistent néanmoins : les secteurs agricoles européens vulnérables (bœuf, volaille, sucre) restent protégés, et la mise en œuvre des normes climatiques européennes, telles que le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), pourrait devenir un futur sujet de friction. "L’UE va collaborer avec l’Inde et lui octroyer des fonds pour l’aider à rendre son industrie sidérurgique plus verte, commente la professeure Garima Mohan. "Selon moi, c’est un moyen de contourner des réglementations telles que le CBAM (mécanisme d’ajustement carbone aux frontières), que non seulement l’Inde, mais aussi de nombreux pays dans le monde considèrent comme du protectionnisme environnemental de la part de l’UE, et qu’ils jugent injustes." Elle ajoute également que l’UE tente de trouver des moyens de gérer ces divergences, "ce qui pourrait passer par des investissements et une aide à ces pays pour rendre ces secteurs plus verts et renforcer leurs capacités afin de rendre ces secteurs à la fois verts et propres."

Une approche multibilatérale

Si le cadre général a été défini avec l’UE, la tournée de Narendra Modi dans certaines capitales, à savoir La Haye, Stockholm, Oslo et Rome, ne vise pas à contourner Bruxelles, mais plutôt à compléter l’accord-cadre. Comme l’explique le Dr Garima Mohan, la signature officielle au niveau européen aura lieu une fois que le Parlement européen aura donné son accord, ce qui devrait intervenir d’ici la fin de l’année.

Dans l’intervalle, cette approche "multibilatérale" répond à un besoin pragmatique : garantir des investissements directs et une coopération technologique que l’accord commercial global ne couvre pas à lui seul. Les Pays-Bas, par exemple, deuxième partenaire économique de l’Inde au sein de l’UE après l’Allemagne, sont indispensables pour les flux de capitaux et les semi-conducteurs. De même, le sommet avec les pays nordiques, déjà prévu, permet d’actionner des leviers spécifiques en matière d’innovation et de transition écologique. Il s’agit de mobiliser de puissants canaux nationaux pour tirer immédiatement parti des opportunités offertes par le futur traité.

Ce que l’Inde peut offrir, c’est une échelle de production pour les pays européens qui souhaitent fabriquer à grande échelle.

Aux Pays-Bas, l’accent a été mis sur les semi-conducteurs et les technologies de pointe. Sous la direction de Modi, le géant néerlandais ASML a signé un contrat avec Tata Electronics en vue de construire une usine de micropuces dans l’État du Gujarat. "L’Europe veille tout particulièrement à ne pas reproduire avec l’Inde les erreurs qu’elle a commises avec la Chine. Il n’est donc pas question de créer des dépendances avec des pays comme l’Inde, d’autant plus que ce pays ne dispose pas de la même réglementation que par exemple, la Chine. L’Inde fait partie de l’économie de marché mondiale. Et ce que l’Inde peut offrir, c’est une échelle de production pour les pays européens qui souhaitent fabriquer à grande échelle", clarifie Garima Mohan. 

Cet investissement de 11 milliards de dollars vise à positionner l’Inde comme une alternative technologique à la Chine. Le Premier ministre néerlandais Rob Jetten et Narendra Modi ont élevé leurs relations au rang de "partenariat stratégique", axé sur l’innovation, la gestion de l’eau et la défense.

En Suède, l’approche est similaire. Lors d’une escale à Göteborg, aux côtés d’Ursula von der Leyen et du Premier ministre Ulf Kristersson, l’Inde et la Suède ont lancé un partenariat stratégique visant à doubler leurs échanges commerciaux bilatéraux d’ici cinq ans. Cette coopération s’étend désormais à l’intelligence artificielle, aux technologies spatiales, notamment une mission conjointe vers Vénus, et à la transition écologique.

La Norvège, qui était la prochaine étape du voyage, a été le théâtre de la signature d’un "partenariat stratégique vert". Jonas Gahr Støre, Premier ministre norvégien, et Narendra Modi ont mis l’accent sur la transition énergétique, l’économie bleue (les activités économiques liées aux océans et aux mers) et le transport maritime. Dans un contexte où la fermeture du détroit d’Ormuz perturbe l’approvisionnement en pétrole de l’Inde, ce partenariat permet à ce pays d’accélérer sa transition vers les énergies renouvelables, tandis que la Norvège y voit une occasion d’exporter ses technologies vertes.

Lire la suite de l'article ICI


Commentaires