IA, rupture et automatisation: le monde académique est-il le prochain Kodak ?
Un enseignant-chercheur consacre de longues années à faire essentiellement deux choses: assimiler la littérature scientifique de son domaine et écrire des articles fondés sur cette littérature. Et parfois un recueil empirique de données. C’est un investissement cognitif considérable. Cet investissement est normalement rentabilisé par un poste dans une grande école ou une université. La clé d’accès, c’est le doctorat qui requiert cinq à sept années de travail monacal. Tout le système de production des doctorats, des publications académiques et des recrutements universitaires repose sur le modèle érudition = valeur.
Or ce modèle se brise, au moins sur sa dimension la plus fondamentale. Que fait concrètement un chercheur qui veut publier ? Il établit une revue de littérature : l’IA en produit un premier état plus rapidement, et avec une couverture plus large. Il traite des données recueillies : l’IA le fait également plus rapidement. Il rédige l’article en respectant les codes de la revue ciblée : l’IA produit un premier jet acceptable en quelques minutes. Les contributions? Dix minutes en 5 itérations. L’abstract? Idem.
Cette substitution ne frappe naturellement pas tous les chercheurs de la même façon. Les sciences dures restent partiellement protégées par la paillasse et le laboratoire : tant qu’il faut manipuler des éprouvettes, calibrer des instruments, conduire des expérimentations physiques, le cœur du métier conserve une assise tangible que l’IA ne peut pas dématérialiser. La situation est plus contrastée dans les sciences humaines et sociales. Une partie d’entre elles produit des données primaires que l’IA ne peut pas générer. Mais une autre partie — celle qui travaille essentiellement sur des données existantes et qui produit de la conceptualisation à partir de la littérature — voit l’essentiel de son activité tomber dans le périmètre substituable.
Que reste-t-il alors qui ne soit pas substitué? Précisément ce que l’IA ne sait pas faire. Identifier un paradoxe. Formuler une question de recherche. Concevoir un protocole. Aller sur le terrain mener un entretien difficile, observer une situation organisationnelle, dépouiller des archives inédites. Construire des concepts, arbitrer des controverses, évaluer la validité d’une démarche, former et encadrer des doctorants, signer une interprétation et en assumer la responsabilité devant la communauté. Cette fonction de garantie — un chercheur identifié, méthodologiquement responsable, qui répond de ses erreurs — n’est pas réductible à la production de texte. Elle reste pleinement humaine. La valeur du chercheur est intacte sur ce périmètre. Elle se trouve simplement déplacée, et numériquement réduite, à la portion du métier que l’érudition livresque ne couvre pas.
Le problème, c’est que cette portion-là n’est pas celle sur laquelle le système académique a appris à fonctionner de manière dominante. Deux fragilités préexistantes l’ont rendue progressivement minoritaire dans la pratique réelle d’une part importante des chercheurs.
La première est l’isolement croissant. Au fil des décennies, le métier s’est replié sur lui-même : on publie pour des pairs, dans des revues produites et lues par les pairs, sur des sujets de plus en plus étroits, souvent ésotériques, dans une langue de plus en plus codée. Les liens avec les organisations réelles, les entreprises, les administrations, les terrains, se sont distendus jusqu’à devenir, pour une fraction non négligeable de la profession, ténus. Cet enfermement dans la théorie pure était déjà problématique avant l’IA. Il devient mortel avec elle, parce qu’il prive le chercheur du seul actif que l’IA ne sait pas produire : le jugement situé, la connaissance d’un terrain, la compréhension fine d’un contexte particulier.
La seconde est la réticence à enseigner. Dans le système tel qu’il s’est organisé, l’enseignement est souvent vécu comme une corvée qui détourne du « vrai » travail, la publication, qui détermine la carrière, produit des incitations institutionnelles. Pour ceux qui s’y résignent, l’impact pédagogique devient négligeable. Quand un étudiant peut désormais obtenir d’une IA une explication patiente, disponible et adaptée à son niveau, l’enseignant qui se contente du service minimum devient ouvertement substituable. Qu’apporte-t-il qu’un agent ne peut pas apporter?
Autrement dit, l’évolution du métier ces dernières années a conduit les chercheurs à se focaliser précisément sur le nœud de tâches les plus substituables par l’IA.
Face à cette situation, les chercheurs ne restent pas immobiles. Une véritable course à l’IA s’est engagée dans les laboratoires : ateliers, formations, séminaires sur « comment utiliser ChatGPT pour publier plus » ou « comment accélérer le traitement de ses données ». Mais cette énergie est mobilisée au service du modèle existant : produire plus d’articles, plus vite, dans les mêmes revues, selon les mêmes critères d’évaluation. C’est le réflexe de cramming (bourrage) que Clayton Christensen a décrit chez les acteurs en place confrontés à la rupture : intégrer la nouvelle technologie dans l’ancien modèle pour améliorer son efficacité plutôt que le repenser. L’analogie avec Kodak, incapable de se réinventer dans un monde digital, a ses limites, mais le mécanisme cognitif du fameux dilemme de l’innovateur est comparable: l’incumbent ne réagit pas à la rupture parce qu’il la lit à travers le prisme du modèle qu’elle est en train de défaire.
Il n’est pas exclu que les institutions parviennent à réagir, mais tout le système de recrutement, d’évaluation et de hiérarchies symboliques est conçu pour récompenser l’érudition et la production d’articles. Le piège est d’autant plus redoutable qu’il est invisible aux acteurs concernés. Un enseignant-chercheur qui a investi vingt ans pour devenir un spécialiste reconnu n’a aucun intérêt à reconnaître que la part automatisable de son métier est en train de croître à vue d’œil.
La question n’est donc pas : l’enseignant-chercheur va-t-il être remplacé ? La question, plus précisément, est: sur quoi repose désormais sa valeur, si son érudition livresque est banalisée, si son isolement du terrain l’empêche d’apporter une valeur ajoutée humaine, et si son désengagement pédagogique le rend remplaçable par une machine? La réponse existe — produire de la donnée originale, formuler des questions neuves, garantir la validité d’une méthode, accompagner des raisonnements, se plonger dans des situations réelles —, mais elle suppose de repenser profondément le métier, ce qui se heurte aux incitations actuelles.
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