Musk, SpaceX et Fable 5: la leçon entrepreneuriale pour l’Europe
(Philippe Silberzahn) On peut juger un homme sur ses travers, ou une œuvre sur ce qu’elle rend possible. Les deux exercices sont légitimes, mais on les confond rarement avec autant de constance que lorsqu’il s’agit d’un entrepreneur comme Elon Musk. La spectaculaire introduction en bourse de SpaceX, son entreprise, en offre une nouvelle occasion: très largement commentée, elle nous en dit moins sur Musk que sur la manière dont l’Europe regarde ceux qui créent, et sur ce que cette manière de regarder finit par lui coûter.
SpaceX est entrée en bourse vendredi dernier en levant 75 milliards de dollars. L’événement mérite qu’on s’y arrête, non pour la performance boursière elle-même, mais pour ce qu’il révèle de deux manières opposées d’être au monde : celle de ceux qui créent et celle de ceux qui les commentent. Car il faut se souvenir d’où vient cette entreprise, et de la façon dont on l’a longtemps regardée.
SpaceX a été créée en 2002 par Elon Musk. Les débuts furent laborieux. En septembre 2016, lorsqu’une de ses fusées Falcon 9 explosait au sol, une partie de la presse française titrait, presque soulagée : « La fin d’un mythe ? » J’écrivais alors que cette ironie était déplacée, mais surtout révélatrice. On ne commentait pas un incident technique, ce qui aurait été légitime ; on se réjouissait de voir un ambitieux, ou plutôt un prétentieux, ramené sur terre, littéralement. Les experts disposaient pourtant d’arguments en apparence solides : de par les budgets colossaux qu’il nécessitait, le spatial était forcément réservé aux États, et les fusées réutilisables étaient une idée que les meilleurs experts avaient déclarée irréalisable. Le problème est que ces arguments ne décrivaient pas la réalité ; ils décrivaient un modèle mental, c’est-à-dire un ensemble de croyances tenues pour évidentes sur ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Dix ans plus tard, Musk a fait voler en éclat ces modèles: son entreprise lance plus de fusées que n’importe quel pays, environ douze par mois, et sert des clients dans 164 pays avec son service Internet Starlink.
L’erreur des experts portait sur la nature même de l’innovation, qui n’est jamais linéaire. Nespresso a mis vingt et un ans pour réussir, et il ne s’agissait que d’une machine à café. Les frères Wright ont accumulé les échecs avant Kitty Hawk, dans l’indifférence générale, et Ariane elle-même a connu son lot de revers, on l’oublie trop souvent, avant de devenir la réussite que l’on sait. Les explosions de SpaceX n’étaient pas la « fin d’un mythe »; elles étaient le chemin, le prix à payer quand on trace sa propre voie avec un pari radicalement nouveau. Juger une démarche entrepreneuriale sur un échec intermédiaire, c’est confondre un point d’une trajectoire avec sa destination, et ne rien vouloir comprendre à une démarche qui ne voit pas l’échec comme une faute morale ou une punition divine mais comme une caractéristique intrinsèque de l’entreprendre.
L’outrage
À cette posture d’entrepreneur s’en opposent deux autres. La première est celle du sceptique, qui tient le doute pour une preuve d’intelligence : annoncer l’échec ne coûte rien, donne l’air lucide, et permet de se réfugier dans le confort de n’avoir jamais rien tenté. La seconde est celle du moraliste, qui ne discute pas ce qui a été créé mais s’indigne de ce qu’il révèle ; lorsque la réussite advient malgré tout, il n’y voit plus une création mais une anomalie, un outrage et son indignation lui tient lieu de contribution. Bien sûr, le caractère de Musk en fait une cible presque idéale. C’est un dirigeant autoritaire; son passage en politique a été calamiteux; son comportement est erratique. Ces travers sont réels, mais aussi commodes : ils permettent de condamner l’homme et, dans le même mouvement, de tenir son œuvre pour négligeable. Or on ne peut exiger d’un homme qu’il réunisse toutes les vertus avant de lui reconnaître ce qu’il accomplit. Au contraire des moralistes qui ne voient que ses travers, on peut admirer Musk pour ce qu’il crée malgré ceux-ci, un homme qui a poussé l’industrie automobile à se décarboner et transformé l’accès à l’espace comme à Internet.
Ces deux postures ont un coût, même s’il reste longtemps invisible. Le sceptique et le moraliste façonnent le regard collectif, et ce regard décourage ceux qui, sans lui, auraient essayé. Ce coût est pourtant réel, et un épisode récent vient de le rendre visible. La semaine dernière, le gouvernement américain a placé sous contrôle des exportations les deux modèles d’intelligence artificielle les plus avancés de l’entreprise Anthropic, contraignant celle-ci à en couper l’accès dans le monde entier, y compris pour les Européens qui en dépendaient. La question intéressante n’est pas la décision américaine elle-même, qui relève de sa propre logique de puissance. Elle est dans la réaction qu’elle a provoquée de ce côté de l’Atlantique : la découverte, soudaine, que l’on dépendait entièrement d’une technologie conçue, financée et contrôlée ailleurs, et qu’on pouvait nous en priver du jour au lendemain sans que nous ayons quoi que ce soit à lui opposer. Cette dépendance n’est pas un accident de calendrier. Elle est le résultat différé d’une longue préférence européenne pour le commentaire hostile sur la création et pour la réglementation, et d’une longue hostilité à la figure de l’entrepreneur. Une société qui passe son temps à dénigrer ceux qui entreprennent finit logiquement par décourager les vocations, et se retrouve un jour spectatrice de technologies qu’elle ne maîtrise pas. La bise fut venue.
Au-delà de l’exploit industriel: l’optimisme
C’est d’autant plus regrettable que la véritable portée de l’œuvre de Musk dépasse largement l’exploit technique et industriel, pourtant gigantesque. C’est ce que j’écrivais également dans un autre article, toujours en 2016 : Musk nous donne la possibilité de l’optimisme. Il faut mesurer ce que cela signifie dans un monde saturé de récits négatifs et d’appels à la résignation et à la décroissance. Un sentiment s’est installé selon lequel les grands jours seraient derrière nous, qu’il n’y aurait plus grand-chose à inventer, que l’avenir ne pourrait être qu’une gestion de la pénurie et du déclin, au nom d’une robustesse qui n’aurait pour ambition que la survie. Ce pessimisme n’est pas nouveau, et il a une caractéristique remarquable: il s’est toujours trompé. Malthus annonçait la famine inéluctable à la fin du XVIIIe siècle ; Paul Ehrlich la promettait à nouveau en 1970 ; entre-temps, la population a été multipliée par huit et la part de l’humanité vivant dans l’extrême pauvreté n’a cessé de reculer. Ce que démontre Musk, c’est qu’on peut encore rêver de grands projets, et surtout qu’on peut se donner les moyens de les réaliser. Le rêve seul est de l’idéalisme ; les moyens seuls sont de la gestion; c’est leur combinaison qui fait l’entrepreneur, et c’est elle qui, depuis des milliers d’années, améliore la condition humaine. Elle fait ainsi mentir les prophètes de malheur en rendant possibles des choses qui paraissent ridicules à une génération et deviennent indispensables à la suivante. Lire la suite ici
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