1.29.2015

Discours-Makhtar Diop: La croissance chinoise, une source d’enseignements pour l’Afrique

Makhtar DiopMakhtar Diop, vice-président de la Banque mondiale pour la Région Afrique
Beijing, Chine, 13 janvier 2015
Tel que préparé pour l'allocution

Professeur éminent QIAN Yingyi, doyen de l’École d’économie et de gestion de Tsinghua (SEM), Professeur éminent BAI Chong-En, vice-doyen, Distingués enseignants, Chers invités, Mesdames et messieurs, Bon après-midi.
C’est pour moi un grand honneur et un plaisir d’être ici aujourd’hui à l’université Tsinghua. Je voudrais vous dire ma profonde gratitude pour l’occasion unique que vous m’offrez
de m’adresser à vous aujourd’hui et pour l’accueil chaleureux que vous avez réservé à ma délégation et à moi-même. Votre invitation m’honore, et c’est avec humilité que je prends la parole dans cette prestigieuse université, qui s’enorgueillit de tant d’illustres diplômés.
On parle beaucoup de la Chine et de l’Afrique dans les médias : une récente recherche en ligne a permis de recenser plus de 51 millions d’articles ! Bon nombre de ces articles portent sur les investissements actuels de la Chine en Afrique — énergie solaire au Malawi, énergie nucléaire en Afrique du Sud, production pétrolière au Soudan du Sud — et les arguments avancés concernent essentiellement les investissements et les projets d’affaire de la Chine dans les pays africains. En 2012, un quart des marchandises exportées par l’Afrique ont été envoyées en Chine.
Le commerce entre la Chine et l’Afrique a commencé longtemps avant la phase actuelle d’investissements et l’éventail d’interprétations qui l’accompagne. À titre d’exemple, des pièces de monnaie chinoise de la dynastie Song, qui a existé il y a plus d’un millier années (960-1279), ont été retrouvées en Tanzanie. Des navires battant pavillon chinois ont mouillé sur la côte kenyane dans les années 1400, y laissant de la porcelaine chinoise et embarquant des girafes pour la Chine. En Afrique, nous nous félicitons de la longue et riche histoire que nous partageons avec la Chine, qui accompagne nos pays sur la voie du développement économique depuis leur accession aux indépendances plus de cinquante années auparavant. La Chine nous a appris que l’histoire compte — tout comme un ferme engagement en faveur de la croissance et du développement.
En tant qu’Africain qui observe la Chine, je ne veux pas me limiter aujourd’hui à l’histoire des échanges entre l’Afrique et la Chine. Les retombées positives des investissements chinois sur le développement du continent vont bien au-delà d’une simple relation mercantile basée sur l’extraction et l’exportation de matières premières.
Alors que j’entreprends cette visite, ma troisième dans ce pays, je souhaite puiser dans l’expérience et les succès de la Chine pour déterminer comment la Banque mondiale peut travailler avec ses pays clients en Afrique pour tracer une trajectoire soutenue de croissance économique — une croissance plus inclusive susceptible de réduire la pauvreté et promouvant une prospérité partagée. En cette période de baisse des prix des matière premières, je tiens particulièrement à étudier l’expérience chinoise pour en tirer des leçons pour l’avenir.
Ce que l’Afrique peut apprendre de la croissance chinoise – Il est possible de changer le cours de l’histoire – La Chine l’a fait
En 1978, la Chine était l’un des pays les plus pauvres du monde. Depuis lors, son revenu par habitant a augmenté de plus de 8 % par an en moyenne — ce qui constitue un taux remarquable. En Afrique par contre, le revenu par habitant n’a cessé de diminuer entre 1976 et le milieu des années 1990. Depuis, l’Afrique enregistre une croissance constante, mais très hétérogène d’un pays à l’autre : la croissance est en effet bien plus rapide dans les pays riches en ressources naturelles que dans les autres. Quelles leçons l’Afrique peut-elle tirer de la croissance chinoise ?
L’Afrique connaît une reprise notable de sa croissance économique depuis le milieu des années 1990. Le taux de croissance moyen du PIB réel était de 4,5 % par an durant la période 1995-2013, près d’un cinquième des pays de la région affichant un taux moyen de 7 % par an ou plus. Sur ce plan, l’Afrique soutient la comparaison avec des pays en développement d’autres régions du monde, et n’est surpassée que par l’Asie de l’Est et le Pacifique. D’une façon générale, l’économie régionale a plus que doublé de taille (en valeur réelle) pendant cette période. Les résultats de la récente révision de l’indice de base des comptes nationaux — l’économie ghanéenne représente 60 % de plus que ce qu’on pensait, et celle du Nigeria pèse environ 80 % plus lourd — laissent supposer que l’économie africaine a probablement connu un développement bien plus important que ce qu’on croyait.
Il est probable que le continent affiche une croissance de 4,6 % en 2015, qui atteindra 5,1 % en 2017, sous l’impulsion de l’investissement dans les infrastructures, l’augmentation de la productivité agricole et l’expansion du secteur des services. Sur le plan extérieur, la croissance africaine est étroitement liée à l’envolée des prix des matières premières — croissance en Chine et émergence de cette dernière comme un des principaux marchés et partenaires d’investissement du continent – ainsi qu’à l’essor des flux financiers internationaux. Sur le plan intérieur, une gestion macroéconomique soutenue et améliorée dans la région a entrainé une baisse de la l’inflation, de meilleurs résultats budgétaires et une réduction de l’instabilité de la croissance. La vulnérabilité aux crises a fortement diminué alors que la région devenait moins sujette aux chocs macroéconomiques. La façon dont le continent africain a surmonté la crise financière de 2008 est une bonne indication de la résilience de son économie. Qui plus est, le cadre réglementaire a été renforcé, comme en témoigne l’amélioration de nos indicateurs Doing Business.
Il convient cependant d’émettre quelques réserves : la croissance africaine est basée sur une accumulation de facteurs, particulièrement dans des secteurs à haute intensité de capital ; l’élasticité de la pauvreté par rapport à la croissance est très faible ; très peu d’emplois de qualité sont créés, ce qui donne lieu à un accroissement insuffisant des revenus ; la croissance est plus rapide dans des secteurs à forte intensité de capitaux et peu productifs ; et la croissance par habitant est plus faible que dans d’autres pays en développement, en raison d’un taux de fécondité élevé. Ce modèle d’accumulation de facteurs en Afrique va rencontrer des obstacles alors que nous entrons dans une ère de baisse des prix des produits de base.
Aujourd’hui, je vais axer mon intervention sur une leçon essentielle — la priorité accordée par la Chine à l’augmentation de la productivité — et l’accent mis, à cet égard, sur des investissements substantiels et rapides dans le capital humain et physique, des taux d’épargne élevés et une capacité commune à œuvrer systématiquement en faveur d’objectifs à long terme. Je suis convaincu que les pays africains peuvent tirer de précieux enseignements de la façon dont la Chine a pu se placer sur cette trajectoire constante de croissance.
Productivité
La croissance soutenue du PIB réel en Afrique — qui était de 5 % par an en moyenne durant la décennie écoulée — a été rendue possible par la solidité des fondamentaux sous-jacents en matière d’inflation, de déficits budgétaires et de viabilité des finances publiques. Elle est le résultat d’une accumulation de facteurs, les investissements dans les industries extractives et d’autres matières premières contribuant à l’accroissement de la main d’œuvre. Aussi positive soit-elle, cette croissance équivaut en fait à 2,1 % de croissance réelle par habitant : elle ne s’est pas accompagnée d’une augmentation de la productivité et a été davantage limitée par une démographie galopante. En fin de compte, les économies africaines doivent surmonter le défi de la productivité pour faire l’expérience d’une croissance soutenue et inclusive et réduire la pauvreté de façon globale.
La Chine a enregistré des hausses de productivité spectaculaires au cours des dernières décennies. Au départ, cette hausse de la productivité était portée par le secteur agricole, puis par les entreprises municipales et rurales durant les décennies 1980 et 1990, et ensuite par des sociétés privées et un secteur public restructuré dans les années 2000.
Comme je viens de le mentionner, la croissance récente en Afrique est fortement dépendante des exportations de matières premières et de produits de base. La majeure partie de la population travaille encore dans l’agriculture, et si elle s’est massivement orientée vers les services, la croissance de ce dernier secteur se limite surtout à des activités à faible productivité comme la production et le commerce informels. Il existe cependant d’autres exemples, comme l’essor des industries manufacturières en Ouganda, et l’entrée du Rwanda dans le secteur des services. La croissance du secteur de la transformation en Afrique est soutenue dans une certaine mesure par la Chine, comme dans le cas de la fabrique de chaussures Huajian en Éthiopie, qui a été établie en 2012 et est devenue bénéficiaire dès sa première année de fonctionnement.
Le secteur manufacturier n’est toutefois pas le seul moyen de remonter la chaîne de valeur, en partant de l’exportation de matières extractives. Il est aussi possible de fournir des produits agricoles à plus forte valeur ajoutée, comme la farine de manioc au Nigeria, les fleurs coupées au Kenya ou le chocolat à Madagascar. Ces réformes peuvent générer certains des gains de productivité agricole dont l’Afrique a besoin. Quelques pays sont parvenus à diversifier leurs exportations : le Rwanda exporte plus de légumes et de boissons, tandis que l’Éthiopie a accru ses exportations de cuir et développé sa filière horticole. Toutes ces trois stratégies — s’engager dans le secteur de la transformation, progresser dans la chaîne de valeur agricole et diversifier les exportations — peuvent aider l’économie africaine à accroître aussi bien sa productivité que sa résilience aux aléas de la conjoncture mondiale.
Croissance favorable aux pauvres
Au-delà de la croissance, l’augmentation de la productivité en Chine a énormément profité aux pauvres. Entre 1981 et 2004, la proportion des personnes vivant avec moins d’un dollar par jour est passée de plus de deux tiers de la population à moins d’un habitant sur dix. Une récente analyse comparative de l’impact de la croissance sur la pauvreté en Chine, en Inde et au Brésil indique que la croissance chinoise a entraîné une baisse de la pauvreté d’un niveau supérieur de 50 % aux résultats du Brésil et bien plus important encore qu’en Inde. Cela est particulièrement vrai pour la croissance de l’agriculture, dont l’effet sur la réduction de la pauvreté est quatre fois plus important que celui du développement du secteur manufacturier ou des services. >>>

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