6.09.2014

Cameroun - Entretien avec Jean Claude Tchatchouang: L’expert de la Banque Mondiale propose des solutions aux maux qui minent l’Afrique

Dans son livre intitulé «Le décollage économique de l’Afrique», il nous fait remarquer que le continent noir regorge de beaucoup de potentialités.
Pouvez-vous vous presenter ?
Laisse-moi commencer, Lucien, parte remercier pour cette plateforme que Cameroon-Info.Net me donne pour parler du « décollage économique de l’Afrique ».
Je m’appelle Jean Claude Tchatchouang, je suis économiste, actuellement Conseiller Principal de l’administrateur en charge de 24 pays africains, dont le Cameroun, à la Banque Mondiale à Washington. J’ai plus de 30 ans de carrière qui m’ont conduit entre autres à la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC), au Fonds Monétaire Internationale (FMI), et à la Banque Mondiale. Le mathématicien et philosophe français,Blaise Pascal, disait que « le moi est haïssable». Donc, je préfère m’arrêter là pour ma présentation.

Quel est le contenu du livre, que vous venez de publier sur le décollage économique de l’Afrique ?
« Le décollage économique de l’Afrique » retrace l’histoire économique de l’Afrique de ces cinquante dernières années, et conclut que l’Afrique se trouve aujourd’hui sur un sentier qui peut faire d’elle un pôle mondial de croissance d’ici 2035. Tous les observateurs avertis sont d’accord que l’Afrique a fait d’énormes progrès ces 15 dernières années, comme en témoignent les taux de croissance affichés par certains pays. Six des dix économies ayant les plus fortes croissances du monde appartiennent à l’Afrique sub-saharienne (Angola, Nigeria, Ethiopie, Tchad, Mozambique et Rwanda). Et sur huit des dix dernières années, l’Afrique a connu une croissance supérieure à celle de l’Asie.

Qu’est ce qui a motivé la rédaction de cette œuvre littéraire ?
Je considère l’écriture comme une activité militante. Mon ambition est de fournir à tous ceux qui s’intéressent à l’Afrique, des informations et des analyses permettant d’apprécier les transformations qui y ont cours. Jean Paul Sartre, un autre philosophe français, ne disait-il pas que « les auteurs dévoilent le monde et, singulièrement, l’homme aux hommes, pour que ceux-ci prennent en face de l’objet ainsi mis à nu leur entière responsabilité. Nul s’est censé ignorer la loi parce qu’il y a un code et que la loi est chose écrite : après cela, libre à vous de l’enfreindre, mais vous savez les risques que vous encourez. Pareillement, la fonction de l’écrivain est de faire en sorte que nul ne puisse ignorer le monde et que nul ne s’en puisse dire innocent. »
Pour être plus concret, en examinant le chemin parcouru par les économies africaines depuis l’époque postcoloniale jusqu’à nos jours et les atouts qui se profilent à l’horizon, je veux qu’on en finisse avec les vieux clichés sur l’Afrique.

Comment les lecteurs ont-ils accueilli votre livre ?
J'ai beaucoup de réactions positives. On estime que mon travail est fouillé, analytique, et couvre un grand nombre de défis et d’atouts auxquels le continent fait face. Le livre est bien accueilli dans les milieux professionnels, universitaires et par ceux qui s’intéressent au développement de l’Afrique comme en témoignent les nombreux messages de félicitations que je reçois chaque jour. L’ouvrage est aussi bien accueilli par la presse. Je suis très sollicité pour des dédicaces. Je ne sais pas encore combien de personnes ont consulté mon livre sur Internet. A ce sujet, j’attends d’avoir le feed-back de mon éditeur. Mais, pendant les réunions de Printemps de la Banque Mondiale et du FMI en avril dernier à Washington, le livre s’arrachait comme des petits pains parmi les délégués. Son seul handicap est qu’il est écrit en français. Ce qui limite son audience ici aux Etats-Unis. Après de longs mois de travail solitaire auxquels la rédaction d'un livre contraint, la rencontre des lecteurs, sur Internet, par courrier mais aussi, in vivo lors des cérémonies de dédicaces a été l'occasion d'échanges privilégiés, de moments de dialogue et de partage souvent intenses. Je suis très touché par la chaleur de l'accueil que me réserve le public. Certains sont encore pessimistes quant au devenir de notre continent. Mais partout je trouve une écoute attentive, la soif d'en savoir plus et un encouragement à ne pas hésiter à introduire des débats sur les sujets qui nous concernent tous.

Pensez-vous que les solutions aux problèmes du continent africain, ne peuvent venir que des Africains ?
Lors de sa visite au Ghana en juillet 2009, le président des Etats Unis, Barack Obama, a tenu le propos suivant : «Nous devons commencer par ce postulat simple: l'avenir de l'Afrique appartient aux Africains eux-mêmes». Il a poursuivi en disant que « cela n’est possible que si, les Africains assument la responsabilité de leur avenir. Cela ne sera pas facile. Cela demandera du temps et des efforts. Il y aura des épreuves et des déconvenues. Mais je peux vous promettre ceci. L’Amérique sera à vos côtés, à chaque étape, en tant que partenaire, en tant qu'amie.» Les Africains doivent effectivement prendre leur destin en main et trouver des solutions à leurs problèmes. Sortir le continent du sous-développement économique, est un grand défi qui interpelle tous les enfants d’Afrique (dirigeants, penseurs, acteurs de la société civile, population etc.). Pour cela, nous devons travailler plus que les autres, mais aussi avec les autres parce que rien se sert de réinventer la roue là où des solutions existent et ont fait leur preuve.

Envisagez-vous une tournée mondiale pour présenter votre produit littéraire ?
Compte tenu de mes occupations professionnelles, je ne peux vraiment pas envisager d’aller partout où le public m’attend. Mais avec les medias sociaux et des supports de communication comme les vôtres, je crois qu’on devrait atteindre les mêmes objectifs en termes de promotion. Le livre est sur Amazon.fr qui est déjà une très grande plateforme commerciale, mais j’envisage me rendre pendant l’été au Cameroun, dans quelques autres pays africains, en France et en Belgique pour parler de vive voix du contenu du livre et échanger sur certaines questions de l’heure.

Pensez-vous que le Cameroun peut atteindre l’émergence en 2035 ?
Théoriquement, cela est encore possible.
Dans sa vision économique, le Cameroun s’est fixé quatre objectifs pour devenir un pays émergent en 2035, à savoir :
(i) réduire la pauvreté à un niveau socialement acceptable ;
(ii) atteindre le stade de pays à revenus intermédiaires ;
(iii) devenir un Nouveau Pays Industrialisé ;
(iv) consolider le processus démocratique et renforcer l’unité nationale.

En 2001, le taux de pauvreté monétaire était de 40,2%. L’ambition du gouvernement était de le ramener dans la fourchette de 20% - 25% en 2015, et à moins de 10% à l’horizon 2035. Il faut constater malheureusement aujourd’hui que le taux de pauvreté est resté inchangé à 40%. Ce qui n’est pas très encourageant.
La classification de la Banque Mondiale distingue quatre groupes de pays:

- Les pays à faible revenu : 935 dollars ou moins. Ces pays sont au nombre de 49 dont plus de trentepays africains.
- Les pays à revenu moyen, de 936 à 3 705 dollars US. Ces pays sont au nombre de 54 dont moinsd’une dizaine de pays africains parmi lesquels le Cameroun (1050 dollars par tête en 2007).
- Les pays à revenu intermédiaire, de 3 706 à 11 455 dollars US. Ces pays sont au nombre de 41 dontsept pays africains (Botswana, Gabon, Ile Maurice, Mayotte, Seychelles, Libye, Afrique du Sud).
- Les pays à revenu élevé, supérieur à 11 455 dollars US. Ces pays sont au nombre de 56.

Nous sommes en 2014. Si on se pose la question de savoir quel taux moyen de croissance sur une période de 20 ans il faut au Cameroun pour passer de 1000 dollars par tête à 4000 dollars par tête, la réponse est 7%. C’est possible. Nous avons enregistré ce genre de taux par le passé, avant la crise du milieu des années 80. On peut le refaire, à condition que toute la nation camerounaise soit vraiment mobilisée autour de cet objectif.

J’ai consacré les cinq derniers chapitres du livre à la question d’émergence, puisque c’est une ambition qu’on retrouve chez tous les pays africains aujourd’hui. Je décompose le chemin vers l’émergence en quatre étapes. La première est ce que j’appelle l’économie de rente. La deuxième, c’est la transition vers la diversification. La troisième étape est celle de la diversification. Et la quatrième, celle de l’émergence. Sur les 49 pays que compte l’Afrique subsaharienne, 30 sont encore au stade de l’économie de rente, 15 sont en transition vers la diversification, 2 sont en train de se diversifier, et deux seulement peuvent être considérés comme émergents. Le Cameroun est dans la deuxième catégorie.


Est-ce que l’Afrique peut vraiment décoller sur le plan économique ?
Absolument ! Il est indéniable qu’en cinquante-quatre ans, le continent a fait un bond important. C'est bien pour cela que tout le monde s'intéresse aujourd’hui à l'Afrique. Tu vois Lucien, le décollage économique n’est pas un phénomène aléatoire. Il est influencé de manière décisive par les politiques et les actions des gouvernements en place, de même que par l’environnement international. C’est pourquoi j’analyse dans ce livre les facteurs qui peuvent accélérer le décollage économique. L’histoire économique depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale a montré que le décollage était possible, à partir de situations initialement critiques. Cela a apporté un net démenti au pronostic pessimiste, émis assez souvent par le passé, à l’égard des possibilités de rattrapage des pays en développement.

Le premier exemple de décollage qui me vient à l’esprit est celui du Japon qui, après les destructions subies lors de la Seconde Guerre Mondiale, avait un niveau de revenu par habitant comparable à celui du Brésil, plus de trois fois inférieur à celui de l’Argentine et neuf fois inférieur à celui des États-Unis. Depuis, le Japon n’a cessé de croître, pour dépasser l’Argentine en 1966, et atteindre un PIB par habitant équivalent à 90 pour cent de celui des États-Unis en 1991. Certes, le cas japonais peut paraître un peu particulier, dans la mesure où ce pays avait déjà amorcé sa croissance industrielle entre les deux guerres. Toutefois, l’expérience japonaise a été reproduite, avec bien entendu un certain nombre d’années de retard, par d’autres pays d’Asie de l’Est, et plus récemment encore, par la Chine, l’Inde et le Viêtnam et bientôt l’Afrique.

Un des grands précurseurs de la théorie de la croissance économique est le Prix Nobel américain Robert Solow dont les travaux montrent qu’une proportion considérable de la croissance observée ne s’explique ni par l’accumulation du capital, ni par la croissance de la population active, mais par des progrès dans la productivité des facteurs qui seuls justifient à long terme une persistance de la croissance du produit intérieur par habitant. Cependant, des travaux récents menés sur la croissance en Asie de l’Est tendent à privilégier nettement la thèse du rattrapage par accumulation du capital. Ces pays ont pour la plupart connu des taux d’épargne et d’investissement très élevés, qui ont atteint 30 à 40 pour cent du PIB en Chine, dans la République de Corée, en Indonésie, en Malaisie, à Singapour et en Thaïlande. Ces performances en matière d’investissement sont nettement supérieures à celles observées dans les africains, où les taux d’investissement ont rarement dépassé en moyenne les 20 pour cent au cours des trois dernières décennies. Dix points d’investissement supplémentaires peuvent en effet susciter un supplément de croissance du produit intérieur par habitant de l’ordre de deux points, ce qui est considérable.

Une autre partie de l’explication réside dans la disponibilité de l’épargne. En moyenne, ces pays ont réussi à investir massivement sans enregistrer pour autant des déficits extérieurs récurrents. C’est-à-dire sans recourir de manière structurelle à l’épargne étrangère pour financer leurs investissements. Dans un monde où la mobilité des capitaux est imparfaite, et en tout cas où les investisseurs potentiels évitent les économies présentant des risques macro-économiques graves, la disponibilité d’une épargne nationale abondante est certainement le meilleur gage de dynamisme de l’investissement.

Même si l’accumulation du capital rend compte d’une part importante de l’écart de croissance entre les pays qui ont décollé, notamment en Asie de l’Est, et les autres pays en développement, elle ne saurait tenir lieu d’explication unique. Ces pays ont aussi opéré dans le même temps un rattrapage technologique indéniable. Ce phénomène de rattrapage est confirmé aussi par des calculs menés par la Banque Mondiale, qui montrent clairement que les pays d’Asie de l’Est ont connu des progrès de productivité globale des facteurs entre 1960 et 1990 à un rythme de 1 à 2% par an comparables, et même dans de nombreux cas supérieurs, à ceux enregistrés aux États-Unis (d’environ 1 pour cent par an).

L’ouverture d’une économie à l’extérieur est le meilleur gage de sa capacité, à tirer partie des progrès technologiques réalisés dans les pays avancés, que ce soit à travers l’importation de biens d’équipements et d’intrants ou à travers la familiarisation avec les nouveaux produits offerts sur le marché international. Pour des économies de petite taille, comme le Cameroun, l’ouverture extérieure est aussi le seul moyen pour les entreprises d’accéder à un marché de grande taille, ce qui est une nécessité pour améliorer l’efficacité technique de la production en bénéficiant des effets d’économie d’échelle. Dans le même ordre d’idées, l’ouverture extérieure est également indispensable pour assurer le développement de comportements concurrentiels de la part des entreprises. L’ouverture extérieure doit cependant être complétée par un ensemble d’autres mesures de politique économique qui assurent un environnement propice à une croissance fondée sur l’intégration à l’économie mondiale. En particulier, l’ouverture extérieure doit s’accompagner de politiques qui assurent la compétitivité d’une industrie manufacturière naissante, faute de quoi l’économie ne pourra pas s’industrialiser, ce qui remettra en cause ses chances de rattraper les pays avancés. >>>
 

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